
Dès 1867, Karl Marx alertait sur les effets nocifs du capitalisme industriel sur la santé des sols.
Théoricien critique de ce système de production au moment de son essor au milieu du XIXe siècle, l’auteur du Capital est souvent « accusé d’être un penseur productiviste très insouciant des questions écologiques et écologistes », résumait le chercheur en philosophie Paul Guillibert en mars 2025 dans La Terre au Carré sur France Inter.
Inscrite dans la série de podcasts « Capitalisme, une histoire de la Terre », cette émission nuance toutefois cette image. Si Marx a négligé un temps l’impact environnemental du capitalisme, Paul Guillibert rappelle ainsi qu’« à partir de 1864-1865, au moment où il travaille sur Le Capital, il découvre un agronome de l’époque, Justus Liebig, dont les travaux montrent scientifiquement que l’agriculture capitaliste intensive est en train de ruiner les sols. »
Rupture métabolique
Dans son œuvre la plus célèbre, Marx aborde ainsi cette question en notant que la production capitaliste « trouble la circulation matérielle entre l’homme et la terre, en rendant de plus en plus difficile la restitution de ses éléments de fertilité, des ingrédients chimiques qui lui sont enlevés et usés sous la forme d’aliments et de vêtements. »
Cette analyse renvoie à une réalité de l’époque. Pour permettre une augmentation des rendements à court terme, les nouvelles techniques d’agriculture productiviste introduites au XIXe siècle ont nécessité un énorme apport en nutriments provenant des sols.
Or, comme le souligne Paul Guillibert, dans ce système d’approvisionnement alimentaire, « les excréments produits par les êtres humains ne retournent pas dans les sols, donc les échanges de matières sont rompus et avec eux la source de fertilité : les sols vont s’appauvrir radicalement en agriculture. »
Ainsi, comme le résume Karl Marx dans Le Capital, « chaque progrès de l’agriculture capitaliste et un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. »
Cette situation, qui va conduire à des crises agricoles dans la seconde moitié du XIXe siècle, d’abord en Angleterre, puis dans le reste de l’Europe, correspond selon le chercheur à une rupture écologique et historique : « Le capitalisme produit ce que Marx appelle une perturbation du métabolisme société/nature. Pour la première fois dans l’Histoire, tout un tas de matières ne retournent pas à la nature pour la nourrir et cela conduit à son appauvrissement. »
Depuis l’époque de Karl Marx, cette logique extractiviste n’a cessé de s’intensifier, dans les pays capitalistes comme dans les pays “communistes”. Malmenés pendant des décennies par des pratiques qui ne leur permettent pas de se régénérer, les sols du monde entier sont à bout de souffle.
Inverser la tendance s’impose ainsi, plus que jamais, comme une urgence.










