Dans nos posts sur l’agroécologie, une question revient : notre modèle économique permet-il de reconnaître la valeur créée par le vivant ? Classiquement le capitalisme se définit par un cycle Argent – Marchandise – Plus d’argent (A – M – A’).
Si A’ < A il n’y a pas de profit, donc pas d’investissement. Le système entre en crise (récession). Si A’ > A : Le stock de capital augmente sans cesse, ce qui nécessite de trouver de nouvelles ressources ou d’augmenter la productivité pour absorber ce capital : c’est ce qui fonde la fonction croissance.
A−M−A′ est purement mathématique. A′ peut croître à l’infini. Mais pour que A devienne M, il faut de l’énergie et de la matière. C’est ce que montre Georgescu-Roegen dans son ouvrage de 1971 : The Entropy Law and the Economic Process, point de départ des théories autour de la bioéconomie, des limites planétaires et de la décroissance.
En 2019, dans « The Hijacking of the Bioeconomy », François-Dominique Vivien |youtube] (et ses coauteurs Béfort, Debref, Nieddu et Giampietro) montrent comment ce terme de bioéconomie a été dévoyé, tant par la vision biotechnologique que par la vision de la biomasse (Bioraffinerie), des approches industrielles qui cherchent à maintenir la croissance en changeant simplement la source d’énergie et de matière.
Si l’idée de « verdir les déserts » ou d’une « biomasse infinie » peut être récupérée par le récit industriel pour dire : « Ne changeons rien à notre consommation, la technologie biologique va créer des ressources illimitées », il faut pourtant qualifier économiquement ce qui se passe lorsqu’on restaure un écosystème ou qu’on remplace une dépense d’énergie par un service écosystémique.
Cette impasse se manifeste concrètement dans nos territoires. Lorsque l’agroécologie régénère les sols, capte l’eau, régule le climat local et produit de la biomasse, elle crée une richesse réelle mais invisible en comptabilité. Elle n’accroit pas le stock de capital.
La spécificité du vivant en tant que structure dissipative est le point de jonction exact entre la thermodynamique de Prigogine et la bioéconomie de Georgescu-Roegen. Alors que le deuxième principe de la thermodynamique (l’entropie) dit que tout tend vers le désordre, le vivant semble faire l’inverse : il crée de la complexité, de l’ordre et de l’information : il « exporte » son entropie.
Contrairement à la flamme qui s’éteint, le vivant cherche activement à maintenir son flux. Il utilise l’énergie pour réparer sa propre structure. Il structure son environnement pour faciliter la capture d’énergie future. Un sol vivant est une structure dissipative qui a réussi à « figer » de l’ordre pour soutenir plus de vie. Le sol n’est alors plus un support de production.
Son aggradation est une forme de « croissance » qui ne suit pas la logique A−M−A′, car elle n’aboutit pas à une accumulation d’argent abstrait, mais à une accumulation de capacités vitales.
Références
Pour une vision plus complète de ce qu’est le capitalisme on peut lire “Quand commence le capitalisme ?” de Jérôme Baschet et “Le capital que je ne suis pas !” de Anne Alombert et Gaël Giraud.
Le sujet de la néguentropie et de la syntropie ont déjà été abordés par l’autoroute de la pluie ici. Pour approfondir la question, citons “Qu’est-ce que la vie ?” de Erwin Schrödinger, “Thermodynamique, des moteurs thermiques aux structures dissipatives” de Ilya Prigogine. Le concept est également central chez Bernard Stiegler cf Anne Alombert “Pe/anser l’avenir des sociétés automatiques : la question de la « néguanthropologie » chez Bernard Stiegler”
Pour améliorer la disponibilité en eau, les projets de territoires sont généralement pensés et déployés à l’échelle du bassin versant. Cette approche, très utile pour amorcer le changement, néglige cependant les interdépendances hydriques.
Une étude de 2019, intitulée “A Precipitation Recycling Network to Assess Freshwater Vulnerability: Challenging the Watershed Convention” [1], porte sur le réseau de recyclage de l’humidité. Elle provient de Jessica Keune et Diego Miralles (voir le post sur son étude “Vegetation–climate feedbacks across scales” [3]).
Ce papier évalue les interdépendances entre les 51 principaux systèmes hydrographiques européens. La pertinence de cette recherche fondatrice est d’ailleurs confirmée par des études ultérieures [2]. Elle préconise de ne pas considérer les bassins de versants de manière autarcique et ouvre plusieurs questions.
❓Quelles sont les connexions entre les différents bassins versants européens ? ❓L’importance du recyclage des précipitations, souvent considéré comme secondaire en Europe (superficies réduites, proximité de la mer et de l’océan), ne mérite-t’il pas un réexamen ?
Les auteurs questionnent donc le paradigme du bassin versant comme unité autosuffisante en eau. Ceci supposerait que l’eau d’un bassin versant provient principalement de précipitations locales et de l’amont. Les précipitations estivales (période 1980–2016) sont étudiées grâce au modèle FLEXPART (suivi de la dispersion des particules).
❗Entre 9% et 74% des précipitations estivales de ces bassins proviennent d’autres bassins européens. Le recyclage des précipitations est donc déterminant en été.
Fort logiquement, l’étude fait ressortir un gradient Ouest-Est marqué (effets en cascade), lié aux vents dominants et à la continentalité croissante. En outre, plus un bassin est grand, plus il s’autoalimente.
En France, le cas du bassin de la Loire s’avère très instructif. Si 51% des sources de pluie sont extra-européennes (donc issues de l’océan) et 8% viennent du recyclage local, plusieurs systèmes hydrographiques lui sont essentiels. Ainsi, ses pluies proviennent à : ~6 % des bassins versants de la côte ouest française ~5 % de la Gironde ~5 % de l’Èbre (Espagne) ~5 % du Douro (Espagne/Portugal) Au total, un cinquième des précipitations provient donc du recyclage non local, ce qui est loin d’être négligeable.
De même, le bassin de la Loire alimente en humidité plusieurs bassins versants vitaux : ~ 8 % de la Seine ~ 7 % du Rhône ~ 5 % du Rhin ~ 5 %de la Meuse ~ 4 % de l’Escaut
Ces interdépendances ont aussi une dimension temporelle : une étude de 2022 [4] montre que les sécheresses en zone aride se propagent d’amont en aval, entraînant des réductions de précipitations de 15 à 30%.
Face à ces interdépendances, des approches par “bassins climatiques”, qui intégreraient les flux atmosphériques, méritent donc d’être explorées.
Couverts végétaux semés à la volée dans les Corbières
Nous nous sommes beaucoup investis suite à la vague d’incendies🔥qui a dévasté les Corbières🍇cet été.
Avec plusieurs acteurs, dont le plan marval, nous avons essayé de promouvoir une approche qui prenne en charge non seulement les aspects écologiques et agronomiques, mais aussi les aspects humains et psychologiques. Pour ces derniers aspects, “ne rien faire” n’est pas une option 🙁.
Face à l’urgence de la situation, nous avions imaginé dès la fin août 2025 un itinéraire de régénération en trois étapes : ☘️ semis à la volée de plantes de couverture 🐑 pâturage holistique pour structurer le milieu 🌳 création de nids de biodiversité pour favoriser l’émergence d’une nouvelle génération d’arbres plus diversifié que les pins d’alep pyrophiles qui nous étaient promis.
Les travaux autour de cette approche nous ont valu de nombreux commentaires plus ou moins enthousiastes. Ceux-ci ont pris la forme de critiques techniques, écologiques et agronomiques, tout à fait pertinentes. Nous avons aussi constaté la manifestation d’une réticence forte à tout interventionnisme. Une certaine forme de préjugé, pas forcément infondée, a émergé sur ce qu’implique, en termes de catastrophe, l’action de l’humain sur le milieu.
Pour l’Autoroute de la Pluie, le naturel, le technique et le culturel ne sont pas des domaines qu’il faut penser séparément. Chacun à leur manière, Philippe Descola, Bernard Stiegler ou Jean-Jacques Hublin le suggèrent. En ce sens, si la santé du système sol / plante 🪱 est un facteur de médiation pour le climat, le cycle de l’eau, la biodiversité et la santé humaine, alors c’est bien la question sociale et politique de l’usage des sols qu’il faut poser : 🚛 les problématiques d’extraction, pollution et compaction ⛔ la ségrégation (ou pas) des espaces naturels, humains et productifs 💉 l’impact psychologique et sanitaire de l’état de l’écosystème (maladies systémiques, capacités attentionnelles, régulation du stress, dépression)
Nous appelons cela habiter et construire le territoire.
Dans cette première photo vous verrez l’impact du semis à la volée un couvert multi-spécifique sur la zone dévastée. Cette zone va nous permettre de valider écologiquement et agronomiquement notre approche. Autant vous dire qu’humainement elle est déjà validée.
Nous vivons une époque étrange où l’humain semble pris en étau entre deux impasses. D’un côté, la démesure d’un système marchand qui ne sait qu’extraire et accélérer ; de l’autre, un désir de retrait, une tentation de laisser faire la nature, de s’effacer, de disparaître, comme si nous étions en trop.
Cette série, intitulée « L’Homme et son Environnement », propose de déconstruire le préjugé de notre impuissance. Au travers de certains concepts de la pensée moderne et contemporaine.
Nous verrons comment on peut penser l’humain non pas comme étranger mais comme acteur singulier de la biosphère.
Ainsi, la régénération des sols, des eaux et des paysages, au cœur de nos intentions, n’est pas une simple gestion technique qui finirait par convaincre les décideurs et les puissances d’argent. C’est la concrétisation d’une rupture idéologique. C’est le moment où l’humanité décide de ne plus être le parasite ecocide mais de devenir un artisan néguentropique : un jardinier.
Pour l’autoroute de la pluie, il ne s’agit pas de sauver la nature, mais de soigner le mouvement qui nous unie à elle.
La nature exubérante du douanier Rousseau (source : Loves Art participant « trish » — Uploaded from the Wikipedia Loves Art photo pool on Flickr, CC BY 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=8569514)
Le drame de la modernité n’est pas d’avoir agi sur le monde, mais d’avoir agi en s’en croyant séparé.
En posant, avec Descartes, l’homme comme un sujet face à une nature objectifiée (“Se rendre comme maître et possesseur de la nature”), nous avons inventé une nature accessible à l’intelligence humaine et à la science qui s’oppose aux forces mystiques et magiques qui présidaient alors à la compréhension du monde.
Cette dialectique entre le rationnel et le magique débouche sur l’exploitation industrielle d’une part et sur la contemplation de sanctuaires intouchables d’autre part au travers du baroque puis du romantisme. Dans les deux cas, la séparation de l’humain avec son milieu est complète.
Il faut attendre Marx qui, en mettant le travail au centre de cette relation, a l’intuition que le problème du capitalisme n’est pas l’acte de transformation en soi, mais la rupture métabolique qu’il impose. Le système extrait la fertilité du sol pour l’expédier vers les centres urbains sous forme de marchandises, puis rejette les déchets dans les fleuves au lieu de les rendre à la terre.
Ainsi pour Marx, ce qu’il faut penser, c’est le travail dans un système dont le métabolisme est déjà brisé. Alors si ne rien faire, c’est évidemment accepter la dégradation, la question de la transformation du travail prédateur en travail réparateur n’a pas de réponse triviale. Marx estime que c’est le dépassement du capitalisme qui va régler la question.
Nous verrons dans la prochaine partie comment la pensée de Nietzsche nous entraîne sur la piste exactement inverse. Pour lui seul le rétablissement de ce métabolisme rend une économie post-capitalisme possible.
Jardins et grands ensembles à Aubervilliers
Nietzsche : La Nature n’est pas une idole, elle est volonté de puissance
Si Marx s’attaque à la prédation capitaliste, Nietzsche, lui, lutte contre sa maladie de jeunesse, le romantisme.
“Nous vivons au milieu d’elle, et lui sommes étrangers. Elle nous parle sans cesse, et ne nous trahit pas son secret”
Goethe : A la nature
Par volonté de puissance, Nietzsche désigne la force qui pousse les arbres à grandir, les troupeaux à se déplacer, les pierres à rouler dans la rivière. Pour lui, le vivant ne veut pas seulement vivre ou se reproduire. Il veut s’accroître et se dépasser.
Dès lors, l’idée d’une nature bienveillante est un anthropomorphisme moral qui nous empoisonne.
Il se moque des stoïciens qui veulent « vivre selon la nature« . Guidé par la volonté de puissance, la nature n’est ni morale, ni juste, ni prévoyante. Elle est « dépensière sans mesure, indifférente sans mesure, sans intentions ni égards« . Prétendre qu’il faut la « laisser faire » au nom d’une morale supérieure est une illusion. La nature est un chaos de forces. L’homme, en tant qu’être vivant, est l’une de ces forces qui doit s’exprimer.
Le préjugé selon lequel toute action humaine serait une souillure est ce que Nietzsche appelle la haine de soi. Cette culpabilité nous neutralise et laisse le champ libre aux puissances réactives comme la quête du profit où la destruction aveugle. Nietzsche nous invite à transformer cette culpabilité en affirmation.
Agir pour la régénération des milieux, c’est donner à la volonté de puissance une forme, une direction, une santé. C’est ce que Nietzsche appelle le « Grand Style » : la capacité d’imposer une unité à un chaos de forces. L’homme ne doit pas s’excuser d’exister ; il doit devenir le « sens de la terre ».
L’action régénératrice devient alors le refus de laisser le monde s’enlaidir et s’appauvrir sous les coups des experts comptables.
le jardin des fraternités ouvrières
Bernard Stiegler : la pharmacologie de l’action
Si avec Marx et Nietzsche, la rationalité capitaliste et la contemplation romantique sont abordés, la question de la technique n’est pas vraiment traitée. Pour Marx, elle libère l’homme des tâches pénibles. Pour Nietzsche, tout ce qui uniformise nous transforme en troupeau. L’approche reste prométhéenne. Elle fait de l’émergence de la technique (le don du feu) un grand moment de rupture entre nature et culture. Avant que Prométhée ne vole le feu aux dieux pour le donner aux humains, nous sommes des animaux. Après nous devenons des hommes.
“Au début, ils voyaient sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Ils ignoraient les maisons de briques ensoleillées, ils ignoraient le travail du bois, ils vivaient sous terre, comme les fourmis agiles, au fond de grottes closes au soleil. Pour eux, il n’était point de signe sûr ni de l’hiver, ni du printemps fleuri, ni de l’été fertile. Ils faisaient tout sans recourir à la raison.”
Eschyle Prométhée enchaîné.
Prométhée reste une figure ambiguë. Il est célébré par Nietzsche dans la “naissance de la tragédie”, à la fois pour s’être opposé aux dieux mais aussi pour avoir fait d’un crime, “la source de ce que nous possédons de meilleur”. Pourtant sous de dehors de rebelle sympathique, il incarne une conception de la technique comme rupture de l’homme avec son milieu.
Martin Heidegger abordera le sujet de la technique dans les années 50. Mais c’est Bernard Stiegler dans les années 90 qui, en intégrant la bioéconomie et les travaux sur la nature thermodynamique du vivant, donnera le premier coup de boutoir au mythe prométhéen (qu’il a largement utilisé par ailleurs). Pour lui, l’humain est un être qui évolue par « exosomatisation » : il déporte ses fonctions vitales dans des outils extérieurs. Dès lors, le processus technique n’est plus distinct du processus général d’évolution.
Stiegler définit la technique comme un pharmakon : elle est à la fois le poison (pollution, aliénation) et le remède (réparation, culture). Si nous nous retirons de l’action par peur de la récupération marchande, nous abandonnons le pharmakon aux mains de ceux qui ne l’utilisent que comme poison.
L’usage du pharmakon n’est pas bon où mauvais. Il crée de l’ordre ou du désordre, stocke ou déstocke de l’énergie. Il est entropique où neguentropique. Ainsi le lien de la technique avec le vivant devient évident : l’usage neguentropique agrade le vivant alors que l’usage entropique le dégrade
Là où le marché simplifie les écosystèmes pour les rendre rentables (créant de l’entropie, du désordre), l’action humaine consciente réintroduit de la complexité. C’est un acte de résistance technique : utiliser notre génie pour soigner le milieu qui nous porte, plutôt que de le laisser se dissoudre dans l’uniformité du capital.
Une tornade est une structure dissipative (source : Justin1569, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5943918
Philippe Descola : sortir de la mise en réserve du monde
Alors que les philosophes dissertent, l’anthropologue Philippe Descola donne un second coup de boutoir au mythe prométhéen en montrant que ce système de représentation dans lesquels humain et la nature sont ainsi séparés est une exception. Il existe un monde où technique, nature, culture ne sont qu’une seule et même chose. Et dans la diversité des mondes humains, ils sont la règle. Cela l’amène à affirmer que “la nature n’existe pas”.
Grâce à cette mise en perspective, de nombreux écosystèmes que nous jugions sauvages nous sont enfin apparus comme le fruit de millénaires d’interactions humaines.
“La forêt n’est pas une donnée de la nature, c’est un produit de l’histoire.”
Par-delà nature et culture
Nastassja Martin, son élève, souligne que l’indistinction entre l’homme, l’animal, la rivière et la montagne oblige à une responsabilité politique : si nous sommes liés par des fils invisibles mais réels, nous ne pouvons pas rester passifs.
L’action régénératrice s’inscrit ici comme la fin de l’exil. Agir pour un milieu n’est pas une « intervention » extérieure, c’est accepter que nous sommes une espèce compagne. La régénération est l’acte par lequel nous cessons d’être des spectateurs impuissants pour redevenir des habitants engagés. Ce n’est plus « gérer la nature », c’est entrer en négociation diplomatique avec les autres vivants pour restaurer les conditions de notre destin commun.
Production d’oignons des Cévennes
Hubelin : Vers un nouveau récit de l’évolution
Si les travaux de Stiegler et de Descola ont ouvert une brèche dans le mythe fondateur, le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin a sans doute donné le coup de grâce. Il s’est en effet attaché à purger le grand récit de l’évolution des hominines des moments “adamiques” (à l’image de la sortie du jardin d’Éden) qu’il remplace par une évolution lente et laborieuse truffée de tentatives et d’échecs. Il a également mis en lumière de nombreux préjugés politiques dans la façon dont cette histoire de l’homme est racontée. En débusquant avec une égale acuité le racialisme comme le rousseauisme, il a pu redéfinir l’évolution de notre corps comme un processus qui s’inscrit dans l’unité de l’homme et de son milieu.
Dans la tyranie du cerveau, il décrit par exemple comment l’invention du feu (technologie) pour pré-digérer les aliments, et de la coéducation prolongée des jeunes (structure sociale), permettent à Homo sapiens d’avoir un cerveau qui consomme autant d’énergie.
Ainsi, l’adaptation du milieu par la socialisation et la technique est un processus continu qui permet des boucles de rétroaction positive avec l’évolution du corps. Il rencontre des limites physiques. La taille du cerveau par exemple reste contrainte par des problèmes mécaniques liés à l’équilibre du corps et à l’enfantement. Il rencontre aussi des limites sociales et techniques.
C’est ce que met en évidence le chercheur en médecine évolutionniste Daniel Lieberman pour qui, nos pathologies modernes viennent d’un mismatch évolutif. Nous avons créé un environnement de confort passif qui contredit notre nature de transformateurs actifs. Ainsi nous devons faire de l’exercice, des régimes et toute sorte de choses pour nous retrouver du point de vue de la santé en cohérence avec nous même.
Finalement, c’est bien en considérant la nature comme extérieure à nous même que nous avons abîmé notre santé, une notion qui comme nous le verrons par la suite est centrale dans la recomposition d’une relation au milieu.
Peinture rupestre au sahara (source : franceinfo)
Prendre soin pour se soigner
L’évolution idéologique que nous avons décrite dans cette série a une conséquence concrète. Elle nous amène à tirer un trait d’union entre le soin qu’on porte à notre environnement et celui que nous nous portons à nous-mêmes. La santé que Georges Canguilhem définit comme une tolérance au milieu (être capable de tomber malade et de s’en relever) devient centrale.
Elle l’est dans la permaculture et son « Care the Earth, care the humans, share fairly » mais aussi dans une grande partie de l’agronomie pour laquelle la réparation du métabolisme sol / plantes / animaux est fondamentale.
En 1969, André Voisin, dans Sol, Herbe, Cancer, affirme que « le sol doit être considéré comme un organisme vivant dont on ne peut impunément rompre l’équilibre. Toute exportation d’éléments doit être compensée par une restitution équivalente, sans quoi l’on organise la faillite de la terre et la déchéance de la santé humaine. »
One-Medicine, lancé dans les années 60 par Calvin Schwabe, établit la collaboration étroite entre médecins et vétérinaires pour lutter contre les maladies infectieuses et assurer la sécurité alimentaire.
En 1990, Pierre Weill implémente ce paradigme dans Bleu-Blanc-Cœur, dont l’objectif est de bâtir des filières de production agricole qui contribuent à la santé cardiovasculaire de la population.
Dans les années 2000, One-Medicine intègre la notion de santé environnementale et devient One-Health. Grâce à Olivier Husson, la santé se mesure désormais de la même façon pour tous les êtres vivants. La disponibilité des protons et des électrons dans un système (pH/Redox) devient l’indicateur universel.
Le Care naît en 82 sous la plume de Carol Gilligan puis celle de Joan Tronto. C’est une approche qui fait de la morale un moyen de « maintenir, continuer et réparer notre monde ». Le soin exige de la durée, de l’attention et de la présence. Il est résistant à la marchandisation car il repose sur une responsabilité directe envers un lieu ou un être vivant et non sur un contrat. Comme en permaculture, dans le Care, la morale devient un moyen d’atteindre ses objectifs. Et c’est peut-être cette caractéristique qui marque le début d’une recomposition du monde. L’abandon de l’idéologie prométhéenne qui nous sépare de nous-mêmes ne se manifeste-t-il pas par le fait que la morale n’est plus une contrainte qu’on s’impose, mais devient le moyen le plus direct d’atteindre son but ?
Un peu de lecture
René Descartes, Discours de la méthode (1637).
John Bellamy Foster, Marx’s Ecology: Materialism and Nature (2000).
Karl Marx, Le Capital, Livre I (Section 4, sur la grande industrie et l’agriculture).
Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886), notamment l’aphorisme 9 sur la nature
Friedrich Nietzsche, prologue de Ainsi parlait Zarathoustra (1883), pour le concept de « sens de la terre ».
Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie (1962) – pour comprendre la distinction entre forces actives (régénératrices) et forces réactives (destructrices).
Bernard Stiegler, La technique et le temps, Tome 1 : La faute d’Épiméthée (1994).
Bernard Stiegler, Qu’est-ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ? De la pharmacologie (2010).
Philippe Descola, Par-delà nature et culture (2005).
Nastassja Martin, Croire aux fauves (2019).
Baptiste Morizot, Manières d’être vivant (2020).
Alessandro Pignocchi, La recomposition des mondes (2019)
Daniel Lieberman, L’histoire du corps humain : Évolution, santé et maladies (2015).
Jean-Jacques Hublin, Homo sapiens : l’aventure humaine (2012).
Richard Wrangham, Catching Fire: How Cooking Made Us Human (2009).
Carol Gilligan, Une voix différente (1982).
Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care (1993).
Pierre Weill, Tous gros demain ? (2007) et ses travaux au sein de l’association Bleu-Blanc-Cœur.
Olivier Husson, Redox-pH as a Main Determinant of Plant Health and Resistance to Pests and Diseases (2023).
Ananda Fitzsimmons conclut ainsi son deuxième ouvrage publié par les Editions la Butineuse :
« Ce qui est passionnant dans le fait de participer à ce mouvement, c’est qu’il est à notre portée et que les résultats se font sentir très rapidement. En quelques années, on peut voir l’environnement changer. L’eau revient, les plantes poussent, le sol est plus fertile, l’air est plus pur. On peut constater que les terres restaurées se portent mieux que les zonesenvironnantes en cas de météo extrême.
Il n’est pas nécessaire d’avoir un doctorat pour planter des arbres, collecter l’eau de pluie ou faire du compost. Ces gestes vous procureront du plaisir, surtout lorsque vous les ferez avec d’autres. Je vous invite donc à participer à ce mouvement de régénération des piliers de la vie. Vingt milliards d’hectares de terres ont été dégradées. Imaginez le résultat si nous nous unissons pour leur redonner vie.«
Dans ce livre, Ananda Fitzsimmons illustre son analyse scientifique des cycles de la vie par une mosaïque de témoignages. Au-delà de la conviction centrale que les trois piliers (carbone, eau et biodiversité) ne fonctionnent pas isolément, c’est au travers d’exemples concrets que s’incarne une vision intégrée du vivant.
On y parle de Félix Noblia, que nous connaissons bien, et de son entreprise : Régénération. On y parle de Ross MacDonald, champion du pâturage au Canada et de ses amis, les mammifères fouisseurs qui décompactent les sols. On y parle de Suzanne Simard, l’exploratrice des réseaux mycorhiziens et des ours qui, en mangeant leurs saumons à l’ombre des douglas, enrichissent la forêt de minéraux inaccessibles.
On y parle aussi de Rob De Laet et de son combat pour pour sauvegarder la forêt amazonienne, de Vijay Kumar qui, en Inde, convertit des dizaines de milliers d’agriculteurs à l’agriculture naturelle. On y parle de bien d’autres courageux à travers le monde qui ont pris en main le destin d’un morceau de terre.
Chaque témoignage combine explications scientifiques rigoureuses et histoires humaines détaillées. Les concepts abstraits du cycle hydrologique, de la séquestration du carbone ou de la cascade trophique prennent corps au travers de témoignages concrets. Ces pionniers ne sont pas des sauveurs messianiques mais des observateurs tenaces, des expérimentateurs pragmatiques, des gens ordinaires qui ont fait le choix de l’observation et de la compréhension de nos écosystèmes.
Restaurer les piliers de la vie offre des preuves que la restauration est possible, que les solutions existent, et qu’elles sont à notre portée en documentant des réussites mesurables, des défis surmontés, et des systèmes vivants qui renaissent quand on leur en laisse l’opportunité.
Restaurer les piliers de la vie permet de comprendre dans quel mouvement s’inscrit l’Autoroute de la Pluie, celui de l’agroécologie et de la régénération des sols.
Quels impacts climatiques des arrachages de vignes et coupes rases en Nouvelle-Aquitaine ?
La multiplication des arrachages de vignes et des coupes rases va-t’elle elle affaiblir la résilience climatique de la Nouvelle-Aquitaine ?
La Relève et la Peste alerte sur les prélèvements forestiers en Nouvelle-Aquitaine. Un collectif d’associations s’inquiète : « En Creuse, le flux du bois est désormais négatif : la production biologique ne couvre plus la mortalité et les prélèvements« .
Parallèlement, le secteur viticole de Gironde subit une grave crise économique qui a conduit à l’arrachage d’environ 18 000 hectares de vignes entre 2023 et 2025, soit 17,5% du vignoble. Parmi ces surfaces, 5.700 hectares sont destinés à la renaturation. Toutefois, si ces parcelles sont déclarées en jachère PAC, l’obligation d’absence d’enfrichement (par fauchage/broyage) risque d’empêcher la succession écologique et la reconstitution de systèmes racinaires profonds.
Dans les deux cas, les « infrastructures végétales » sont endommagées par la disparition de plantes à racines profondes qui participent au cycle de l’eau via la redistribution hydraulique et l’évapotranspiration.
Plus encore, les bassins d’Europe occidentale, dont ceux de Nouvelle-Aquitaine, alimentent les précipitations des territoires à l’Est. Une étude démontre que 9 à 74% des précipitations estivales européennes proviennent de l’évapotranspiration d’autres bassins en amont, créant un effet cascade ouest-est.
Le précédent de la tempête Klaus (2009) fournit une expérimentation documentée. Avec 200.000 hectares affectés dans les Landes (dégâts supérieurs à 40%), elle a entraîné une perte de couverture nuageuse de 10% en moyenne et jusqu’à 20% pour les zones les plus touchées.
Il importe donc de considérer sérieusement ces enjeux, pas seulement sous le prisme de la gestion de crise dans le cas de la vigne ou du gain économique de l’exploitation sylvicole (pour le bois énergie notamment). Ces deux sujets devraient s’envisager conjointement.
Une vision territoriale intégrée s’impose : la reconversion viticole vers des cultures de plantes pérennes et le développement de l’agroforesterie permettraient de reconstituer des infrastructures végétales tout en réduisant la pression sur la demande en bois forestier.
Malheureusement, des difficultés de pilotage existent : l’établissement public foncier (EPF) destiné à restructurer les parcelles viticoles tarde à voir le jour. Le Schéma Régional de Gestion Sylvicole (SRGS) de Nouvelle-Aquitaine est en cours d’élaboration depuis 2020. Pourtant première région forestière, elle est la seule sans SRGS actualisé. Les SRGS en vigueur datent de 2006 (pour les régions d’alors : Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes).
Nous reviendrons prochainement sur ce sujet au travers d’une estimation quantitative des impacts climatiques de ces suppressions végétales.
L’adoption d’une démarche territoriale intégrée semble plus que jamais nécessaire pour concilier résilience climatique et développement économique.
Dès 1867, Karl Marx alertait sur les effets nocifs du capitalisme industriel sur la santé des sols.
Théoricien critique de ce système de production au moment de son essor au milieu du XIXe siècle, l’auteur du Capital est souvent « accusé d’être un penseur productiviste très insouciant des questions écologiques et écologistes », résumait le chercheur en philosophie Paul Guillibert en mars 2025 dans La Terre au Carré sur France Inter.
Inscrite dans la série de podcasts « Capitalisme, une histoire de la Terre », cette émission nuance toutefois cette image. Si Marx a négligé un temps l’impact environnemental du capitalisme, Paul Guillibert rappelle ainsi qu’« à partir de 1864-1865, au moment où il travaille sur Le Capital, il découvre un agronome de l’époque, Justus Liebig, dont les travaux montrent scientifiquement que l’agriculture capitaliste intensive est en train de ruiner les sols. »
Rupture métabolique
Dans son œuvre la plus célèbre, Marx aborde ainsi cette question en notant que la production capitaliste « trouble la circulation matérielle entre l’homme et la terre, en rendant de plus en plus difficile la restitution de ses éléments de fertilité, des ingrédients chimiques qui lui sont enlevés et usés sous la forme d’aliments et de vêtements. »
Cette analyse renvoie à une réalité de l’époque. Pour permettre une augmentation des rendements à court terme, les nouvelles techniques d’agriculture productiviste introduites au XIXe siècle ont nécessité un énorme apport en nutriments provenant des sols.
Or, comme le souligne Paul Guillibert, dans ce système d’approvisionnement alimentaire, « les excréments produits par les êtres humains ne retournent pas dans les sols, donc les échanges de matières sont rompus et avec eux la source de fertilité : les sols vont s’appauvrir radicalement en agriculture. »
Ainsi, comme le résume Karl Marx dans Le Capital, « chaque progrès de l’agriculture capitaliste et un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. »
Cette situation, qui va conduire à des crises agricoles dans la seconde moitié du XIXe siècle, d’abord en Angleterre, puis dans le reste de l’Europe, correspond selon le chercheur à une rupture écologique et historique : « Le capitalisme produit ce que Marx appelle une perturbation du métabolisme société/nature. Pour la première fois dans l’Histoire, tout un tas de matières ne retournent pas à la nature pour la nourrir et cela conduit à son appauvrissement. »
Depuis l’époque de Karl Marx, cette logique extractiviste n’a cessé de s’intensifier, dans les pays capitalistes comme dans les pays “communistes”. Malmenés pendant des décennies par des pratiques qui ne leur permettent pas de se régénérer, les sols du monde entier sont à bout de souffle.
Inverser la tendance s’impose ainsi, plus que jamais, comme une urgence.
Suite de la série d’articles relatifs à ce que révèle la crise de la DNC.
En Europe de l’Ouest, si on laisse une parcelle évoluer, elle se transforme en forêt de feuillus. On dit que la forêt de feuillus est le stade du Climax de la succession végétale.
Dans cette évolution, la prairie, qui se caractérise par une végétation composée principalement de graminées et de légumineuses pérennes, est stabilisée par la présence d’animaux brouteurs. C’est le pâturage qui empêche le système d’évoluer vers la forêt. Prairies et haies forment le bocage qui structure le cycle de l’eau et la biodiversité.
On distingue les prairies permanentes (non retournées depuis au moins 5 ans) des prairies temporaires qui sont des cultures d’herbe intégrées à la rotation. Une prairie permanente bien gérée voit sa diversité végétale augmenter.
Les systèmes herbagers réduisent la dépendance aux importations de soja et stockent du carbone. Ils favorisent l’infiltration et le stockage de l’eau et la régulation climatique par l’évapotranspiration. La présence de haies (bocage) ou d’arbres intra-parcellaires (pré-verger) accentue ses avantages écologiques en offrant :
Une période optimisée de photosynthèse
Une diversité de milieux
avec des corridors écologiques
des ruptures dans la circulation des pathogènes
un ralentissement de l’écoulement des eaux
L’élevage extensif est aujourd’hui le seul garant de ces paysages tellement typiques des belles campagnes.
Les crises successives (sanitaires, économiques, géopolitiques) tendent à renforcer les logiques d’intensification. Les filières les plus intégrées et standardisées sont soutenues par les banques, l’industrie et les pouvoirs publics, car elles sont synonymes de volumes réguliers, de biosécurité élevée et de contrats stables, au détriment de systèmes plus extensifs ou de plein air, jugés à tort plus vulnérables.
Concrètement, cela se traduit par le retournement de prairies qui sont transformées en champs de céréales dès que le sol le permet. Sinon, c’est la déprise agricole avec l’abandon du territoire et un regain des forêts qu’on pourrait croire positif mais qui n’est en fait qu’un pas de plus vers un territoire découpé en zones étanches d’habitation, de production, de nature « sauvage », prolongation d’une logique extractiviste qui sépare et hiérarchise les fonctions du vivant.
Au sein de l’Autoroute de la Pluie, nous défendons la diversité des productions, des habitats et des relations avec le milieu, la coexistence des usages et des façons de vivre qui tissent un territoire vivant et des écosystèmes divers plutôt qu’un espace segmenté et uniforme.
Pourtant, tous les rapports d’experts pointent la nécessité de revenir à des modèles plus agiles et mieux adaptés aux enjeux sociaux et écologiques (voir source 0, source 1 et source 2 en fin d’article) plutôt qu’au statu quo. Ainsi, derrière la crise de l’élevage, c’est de la diversité des modes de vie et des espaces qu’il est question.
Sources
[0] Avis du CESE « Relever les défis de l’élevage français pour assurer sa pérennité » (janvier 2024) : diagnostic global de l’élevage français et préconisations pour accompagner des transitions vers des systèmes plus autonomes, mieux intégrés au territoire et plus vertueux environnementalement et socialement.
[1] Expertise scientifique collective INRAE « Rôles, impacts et services issus des élevages en Europe » (2016, synthèse et rapport complet) : gros état de l’art scientifique sur les impacts et services de l’élevage, avec une analyse des compromis et leviers pour faire évoluer les systèmes.
[2] Rapport de l’Académie d’agriculture de France « L’élevage intensif en France peut-il être durable ? » (2025) : diagnostic précis des systèmes intensifs spécialisés, appel à une transformation profonde (recouplage élevage–cultures, réduction des intrants, meilleure intégration territoriale)
L’élevage, un outil agronomique Suite de notre série d’articles sur ce que la DNC révèle du paysage agricole français.
Dans les modèles français antérieurs à la révolution verte, élevage et culture sont rarement des ateliers séparés. La culture fourragère fait partie intégrante de la rotation.
Aujourd’hui, l’intégration de l’élevage dans les cultures pérennes et les grandes cultures est la clé d’une agriculture qui réduirait drastiquement le recours à la chimie et au travail du sol. Cela donne lieu à des innovations ou des redécouvertes agronomiques.
Le déprimage des céréales par des ruminants permet de réduire la pression des adventices, de favoriser le tallage, de diminuer les recours aux raccourcisseurs voire d’installer un trèfle sous la céréale.
L’association de moutons et de poules dans les vergers permet de gérer l’enherbement et de réduire la pression parasitaire (carpocapse notamment). Elle permet également de valoriser la biomasse spontanée sous forme de viande et d’œufs et de fertiliser les arbres.
valoriser les cultures manquées et les couverts d’interculture.
produire de l’engrais organique
restaurer les sols
maîtriser la levée des adventices
Voir, notamment, les exemples de Bruno cabrol et Félix Noblia, qui tous deux participent à la régénération des sols de leurs exploitations. L’illustration du post montre d’ailleurs Bruno Cabrol et ses bêtes.
Ces exemples, parmi d’autres, démontrent l’importance agronomique de l’élevage. Des pratiques agricoles variées et complémentaires sont vitales pour soutenir la robustesse des fermes, en France comme dans le monde.
DNC : la biosécurité agricole au service du contrôle économique et social
L’anthropologue James C. Scott suggère que les premiers États sont fondés spécifiquement sur la culture des céréales, qui sont idéales pour une taxation régulière et un contrôle administratif centralisé :
visibilité des cultures
récolte groupée
facilité de stockage et de transport
prévisibilité saisonnière
En d’autres termes, les céréales rendent la société plus facile à surveiller et à administrer (voir James C. Scott, Homo Domesticus – La Découverte. [lien] et James C. Scott, Homo-domesticus – Lectures. [lien])
L’État s’appuie sur des agro-systèmes simplifiés, homogénéisés et contrôlables. Cette logique de contrôle vertical reste présente dans l’agriculture française contemporaine au travers d’une comptabilité centralisée, de normes et de pratiques contraintes issus de la révolution verte. Le territoire est « lisible » (ici le lait, là le sucre, ailleurs le blé) et les interlocuteurs identifiés.
L’État contrôle non seulement les excédents agricoles, mais aussi les débouchés commerciaux. Les rendements sont prévisibles. La PAC renforce cet aspect. Les choses trop complexes comme les mélanges de culture et l’agroforesterie sont disqualifiées : une parcelle, un usage. Le tout est contrôlé par satellite.
Si la « lisibilité » prime pour l’administration, la folie administrative insécurise les agriculteurs. De plus, cette simplification augmente la vulnérabilité aux crises climatiques ou sanitaires.
Dans ce domaine, la « stratégie du vide » prime : abattages préventifs, interdiction de commercialisation, vides sanitaires imposés. Ainsi, la grippe aviaire imposera l’abattage de plusieurs dizaines de millions de volailles entre 2016 et 2023. Zones tampons, élevages intensifs isolés, double clôtures, traçabilité : la biosécurité réduit encore plus la diversité des systèmes agricoles et renforce la vulnérabilité et l’arbitraire administratif.
Mettre un mouton et une poule dans le même pré est interdit. C’est la logique de simplification que James C. Scott associe aux premiers États.
Aujourd’hui, avec la DNC, le schéma se durcit encore. C’est une maladie dont le contrôle pourrait passer par des mesures d’isolement des animaux et de surveillance. Mais l’État applique une politique d’abattage systématique des troupeaux touchés dont les fermes ne peuvent pas se remettre.
Rétorsion ? Mercosur ? Incompétence ? Restrictions à l’export Les spéculations abondent. Quand on tue des animaux pour ne pas qu’ils tombent malades, on peut aussi détruire des fermes pour éviter qu’elles fassent faillite.
La gestion de cette crise s’inscrit dans la continuité du modèle de simplification et de contrôle social de la paysannerie qui a notamment servi à imposer les monocultures destinées à l’export dans les colonies : une répression policière et administrative qui ne semble pas avoir de limites.
Plus l’imprévu devient la norme, plus l’État privilégie des systèmes uniformes et contrôlables qui nous rendent vulnérables aux événements sanitaires, climatiques ou économiques, et qui font le malheur des paysans.
Lectures complémentaires :
Coordination Rurale, Un siècle d’histoire entre le prix du blé et l’État français. [lien]
Biosecurity Concept: Origins, Evolution and Perspectives. [lien])