Des solutions face à l'aridification de la France

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Arrachages de vignes et coupes rases : impacts climatiques en Nouvelle-Aquitaine

Image 1 : coupe rase en Creuse
Image 2 : arrachage de vignes en Gironde

Quels impacts climatiques des arrachages de vignes et coupes rases en Nouvelle-Aquitaine ?

La multiplication des arrachages de vignes et des coupes rases va-t’elle elle affaiblir la résilience climatique de la Nouvelle-Aquitaine ?

La Relève et la Peste alerte sur les prélèvements forestiers en Nouvelle-Aquitaine. Un collectif d’associations s’inquiète : « En Creuse, le flux du bois est désormais négatif : la production biologique ne couvre plus la mortalité et les prélèvements« .

Parallèlement, le secteur viticole de Gironde subit une grave crise économique qui a conduit à l’arrachage d’environ 18 000 hectares de vignes entre 2023 et 2025, soit 17,5% du vignoble. Parmi ces surfaces, 5.700 hectares sont destinés à la renaturation. Toutefois, si ces parcelles sont déclarées en jachère PAC, l’obligation d’absence d’enfrichement (par fauchage/broyage) risque d’empêcher la succession écologique et la reconstitution de systèmes racinaires profonds.

Dans les deux cas, les « infrastructures végétales » sont endommagées par la disparition de plantes à racines profondes qui participent au cycle de l’eau via la redistribution hydraulique et l’évapotranspiration.

Plus encore, les bassins d’Europe occidentale, dont ceux de Nouvelle-Aquitaine, alimentent les précipitations des territoires à l’Est. Une étude démontre que 9 à 74% des précipitations estivales européennes proviennent de l’évapotranspiration d’autres bassins en amont, créant un effet cascade ouest-est.

Le précédent de la tempête Klaus (2009) fournit une expérimentation documentée. Avec 200.000 hectares affectés dans les Landes (dégâts supérieurs à 40%), elle a entraîné une perte de couverture nuageuse de 10% en moyenne et jusqu’à 20% pour les zones les plus touchées.

Il importe donc de considérer sérieusement ces enjeux, pas seulement sous le prisme de la gestion de crise dans le cas de la vigne ou du gain économique de l’exploitation sylvicole (pour le bois énergie notamment). Ces deux sujets devraient s’envisager conjointement.

Une vision territoriale intégrée s’impose : la reconversion viticole vers des cultures de plantes pérennes et le développement de l’agroforesterie permettraient de reconstituer des infrastructures végétales tout en réduisant la pression sur la demande en bois forestier.

Malheureusement, des difficultés de pilotage existent  : l’établissement public foncier (EPF) destiné à restructurer les parcelles viticoles tarde à voir le jour. Le Schéma Régional de Gestion Sylvicole (SRGS) de Nouvelle-Aquitaine est en cours d’élaboration depuis 2020. Pourtant première région forestière, elle est la seule sans SRGS actualisé. Les SRGS en vigueur datent de 2006 (pour les régions d’alors : Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes).

Nous reviendrons prochainement sur ce sujet au travers d’une estimation quantitative des impacts climatiques de ces suppressions végétales.

L’adoption d’une démarche territoriale intégrée semble plus que jamais nécessaire pour concilier résilience climatique et développement économique.

Drainage de zones humides : 3,4 millions de km² perdus depuis 1700

L’image provient de cette étude

3,4 millions de km² de zones humides perdues depuis 1700 🌍‼️
En plus d’émettre des gaz à effet de serre, ce processus impacte également le climat et notre sécurité collective. Les terribles inondations qui ont ravagé l’Asie du Sud-Est fin novembre 2025 questionnent la place accordée aux zones humides.

Ainsi, au Sri Lanka, qui connaît une urbanisation à marche forcée, la gestion de ces zones défraye la chronique. Une étude démontre que le développement économique rapide de la Chine (1990-2010) est allé de pair avec une grande perte de zones humides.

Depuis 1700, au moins 3,4 millions de km² de zones humides ont disparu sur Terre, surtout aux Etats-Unis, en Chine et en Europe. Ainsi, l’équivalent du double de la superficie de l’Allemagne a été drainé en Europe.

 Dès l’apparition des grands empires agraires, les hommes ont cherché à dompter les fleuves et à assécher les marécages pour l’agriculture. La capacité de mener à bien de grands travaux hydrauliques est d’ailleurs un marqueur d’un pouvoir central fort.

Dans l’Europe du Moyen-Age, le contrôle des zones humides n’a pas signifié un assèchement brutal. Contrairement aux grands défrichements amorcés au XIe siècle, les zones humides sont plutôt utilisées pour créer des étangs pour la pisciculture. Elles sont alors considérées comme “des lieux de ressources”.

La Renaissance marque un tournant vers une vision hygiéniste, les marais étant désormais vus comme des nuisances. De grandes opérations de drainage, impulsées par les rois de France, débutent au XVIIe siècle. Le XIXe siècle marque un tournant, plusieurs lois encourageant l’assèchement des zones humides. En France, les Landes sont emblématiques, en étant progressivement transformées en plantations de pins.

Le XXe siècle parachève le travail. Jusqu’en 1992, le droit rural  français considère les zones humides comme inutiles [4]. Pour augmenter la productivité, les terres doivent être massivement drainées. La lutte contre le paludisme joue aussi.

La période 1970-90 marque l’apogée du mouvement en France : 

Environ 2,5 millions d’hectares de marais, marécages et prairies humides ont été drainés entre 1970 et 1990, essentiellement pour créer des zones agricoles, mais aussi par extension de l’habitat et des réseaux de transport” selon l’INRAE.

Le rythme baisse à l’orée du XXIe siècle, en France et dans les autres pays dits développés. Pourtant, le mal est fait, les zones humides ont été massivement amputées.

Ce bref historique, par nature incomplet vu l’ampleur du sujet, démontre bien l’influence humaine sur ces écosystèmes critiques.

En France, les inondations répétées qui ont frappé le Nord, en 2023 et 2024, s’expliquent en partie par le drainage historique du delta de l’Aa, plus grand polder habité de France.

Importance des forêts pour les pluies agricoles

40% des précipitations agricoles dépendent de forêts situées dans d’autres pays.

Directement provoqués par le réchauffement global, les perturbations des régimes de précipitations représentent une menace importante pour les récoltes. Selon une étude de 2019, plus de la moitié de l’incidence des pertes dans la production agricole mondiale peut ainsi être attribuée aux extrêmes climatiques.

Partant de ce constat, un groupe de scientifiques du Stockholm Resilience Center, institut de recherche engagé sur la question de la gestion durable des écosystèmes, s’est penché sur le rôle de régulateur d’humidité joué par les forêts à travers le monde.

Dans un article publié en octobre 2025 dans Nature Water, ces chercheurs plaident pour la mise en place de stratégies de conservation et de renforcement des espaces forestiers à l’échelle globale, dans l’objectif de soutenir les rendements agricoles.

Les auteurs expliquent avoir cherché à étudier “la contribution des forêts mondiales à la production et à l’exportation des cultures en estimant les flux d’humidité des forêts vers les zones agricoles et en les associant aux flux de cultures échangés”.

Les résultats obtenus en croisant plusieurs modèles d’analyse des flux d’humidité et des dynamiques agricoles mettent en évidence l’ampleur du phénomène :

  • dans 105 pays, jusqu’à 18% des précipitations sont recyclées à partir de forêts à l’échelle nationale
  • dans 155 pays, les zones agricoles dépendent des forêts transfrontalières pour jusqu’à 40% des précipitations annuelles

Présentée dans un article précédent avec l’exemple de la forêt du Congo, cette corrélation directe entre les rendements agricoles et l’humidité pourvue par les espaces forestiers est d’ailleurs loin de concerner uniquement les pays producteurs.

Dans un système alimentaire mondial caractérisé par l’importance des flux de produits échangés, les chercheurs soulignent en effet la forte “dépendance indirecte des pays importateurs de récoltes vis-à-vis des forêts situées en amont de leurs pays exportateurs”.

Selon leurs calculs, l’humidité provenant des forêts à l’échelle mondiale soutient ainsi “18% de la production agricole et 30% de l’exportation des cultures étudiées”. Dans le contexte actuel de crise environnementale, les espaces forestiers représentent donc un levier de stabilité dans une perspective de résilience alimentaire.

Déterminés à convaincre la communauté internationale que ce rôle doit être non seulement préservé, mais aussi renforcé, les chercheurs affirment en conclusion que “la conservation stratégique des forêts situées dans le vent de zones agricoles pourrait être mise à profit pour préserver l’approvisionnement mondial en cultures”.

Vecteurs de sécurité alimentaire, les espaces forestiers doivent être protégés comme tels. Comment, dès lors, envisager la question de leur gouvernance à l’échelle internationale, au-delà des frontières politiques ?

Végétation et climat : des stomates aux moussons

Image issue de l’étude “Vegetation–climate feedbacks across scales

Comment la végétation contribue à façonner le climat, des stomates aux moussons ?

Une étude de 2025, “Vegetation–climate feedbacks across scales”, synthétise l’état actuel des connaissances scientifiques sur les rétroactions végétation-climat. Elle examine les études les plus récentes et les controverses. Cette rigoureuse revue scientifique, dont l’auteur principal est Diego Miralles, se base sur une approche pluridisciplinaire (biologie, écologie, chimie, hydrologie, météorologie et climatologie).

Pour les auteurs, “la végétation ne se contente pas de réagir au climat : elle le façonne activement.”

Si ce constat est reconnu par le GIEC,  il demeure peu étudié. En effet, la compréhension de ces interactions nécessite des modélisations particulièrement fines. Ces lacunes s’expliquent également par “une focalisation historique sur les rétroactions atmosphériques – telles que les rétroactions liées aux nuages, au gradient thermique et à la vapeur d’eau – qui sont pourtant elles aussi influencées par l’état et l’activité de la végétation.

Cet examen particulièrement riche liste les différentes échelles de rétroactions végétation-climat :

  • photosynthèse et flux d’énergie (au niveau des stomates et racines)
  • COV biogéniques (régulation du rayonnement, de la température et des précipitations locales)
  • impact sur les régimes des vents à plusieurs échelles spatiales (une étude sur l’influence de la végétation sur l’intensité des moussons est citée)
  • influence sur les régimes de pression atmosphérique à grande échelle (impact sur la localisation et l’intensité des anticyclones)

Sur ce point, les auteurs évoquent la difficulté d’en quantifier les effets et abordent la controverse sur la pompe biotique, signalant que ce débat n’est pas tranché.  Le débat de l’impact de la végétation sur le “global stilling” est aussi mentionné.

– à une échelle planétaire, l’aridification, en augmentant l’albedo, impacte le déplacement des cellules de Hadley

– limitation de la hausse de la température mondiale liée au verdissement (voir l’étude pour plus de détail)

Les auteurs insistent également sur l’importance de la biodiversité : plus les écosystèmes sont diversifiés, plus ils sont susceptibles de résister aux chocs climatiques.

Ils mentionnent les recherches à approfondir et plaident, quoique sans trop d’espoir, pour l’intégration des processus couplés végétation-atmosphère dans les jumeaux numériques du système Terre.

Nos observations de la démarche agroécologique et des projets de régénération laissent penser que les potentiels effets positifs des interactions végétation-climat sont actuellement sous-exploités.

L’agronomie, qui a la vertu d’être à la fois une discipline scientifique et un champ opérationnel, gagnerait à être davantage utilisée comme levier d’atténuation et de robustesse climatique.

Image issue de l’étude “Vegetation–climate feedbacks across scales

Mousses : 25 mm de pluie stockés et 91% de ruissellement en moins

Pour les crédits photos et ce qu’elles racontent, voir la fin de l’article

Jusqu’à 25 mm de pluie stockés dans quelques centimètres de mousse.

Les mousses ont un impact sur le cycle de l’eau et le climat local bien supérieur à ce que leur taille laisse supposer. Une étude de 2019 menée dans les forêts de nuages du Pérou a quantifié que les mousses pouvaient stocker l’équivalent d’une averse significative.

Les mousses font partie du groupe des bryophytes (avec les hépatiques et les anthocérotes). Ces plantes sans système vasculaire figurent parmi les pionniers de la colonisation de la terre ferme initiée par les algues.

Les bryophytes représentent le second plus grand groupe photosynthétique sur Terre. Ainsi, les mousses sont présentes sur tous les continents et regroupent plus de 10.000 espèces. Enfin, la biomasse contenue dans le genre de mousses “Sphagnum” , vivantes et mortes, est supérieure à celle de tout autre genre de plantes sur Terre.

Les mousses ont des caractéristiques impressionnantes : 

  • énormes capacités de rétention d’eau
  • captation du brouillard et de la rosée 
  • lutte contre l’érosion
  • stockage du carbone dans les sols
  • capacité à pousser sans substrat de sol (qu’elles contribuent d’ailleurs à former)
  • purification de l’air
  • grande résilience (une mousse peut se réhydrater après dessiccation totale, la “reviviscence”)

Bien que menacées par le dérèglement climatique, les mousses ont d’incroyables facultés hydrologiques. Selon une étude expérimentale, les mousses ont permis de réduire le ruissellement de surface de 91 % et l’érosion du sol de près de 100 %, tandis que la quantité d’eau percolée a augmenté de 85 % comparé à des sols nus. Selon la revue bibliographique de cette étude, les capacités de stockage en eau vont de 100 à 5 000 % de leur poids sec, selon les espèces.

Dans un cas spécifique (“prairie à tussacks”, Nouvelle-Zélande), les bryophytes constituent 4% de la biomasse végétale mais sont le deuxième contributeur au stockage d’eau par les plantes.

L’étude “The global contribution of soil mosses  to ecosystem services” quantifie leur impact sur le stockage carbone. Selon cette modélisation, les mousses pourraient stocker jusqu’à  6,43 Gt de carbone supplémentaires par rapport à des sols laissés nus. Le carbone stocké dans le sol grâce aux mousses équivaut à 6 fois les émissions annuelles mondiales liées aux modifications d’usage des sols.

Une fois de plus, le règne végétal recèle des solutions décisives. Il est plus que jamais nécessaire de laisser au maximum des forêts en libre évolution afin qu’elles atteignent une maturité écologique suffisante pour se couvrir de mousses.

Pour cela, nous prônons un large développement de l’agroforesterie. En effet, la hausse de production de bois agricole permettrait de nettement réduire les pressions sur des forêts qui gagneraient en robustesse.

Et vous, vous connaissez des projets qui tirent parti des pouvoirs des mousses ? A quand des plans d’adaptation climatiques qui intègrent les mousses ?

Crédits photos et détails :
Image 1 :
L’image en haut à gauche vient d’un reportage de France 3 à la découverte de la forêt humide des mousseuses à La Ferté-Vidame (Eure-et-Loir)
L’histoire de cette « mangrove tempérée » est d’ailleurs croustillante :
« En 1826, Louis Philippe, propriétaire du château de la Ferté-Vidame, aménage le domaine, fait relever le mur d’enceinte, remettre en état les pièces d’eau et installe un système de drainage pour assécher une partie de la forêt. Le mauvais fonctionnement du système entraîne une stagnation de l’eau et permet à la végétation et aux animaux de s’installer dans une ambiance tropicale, sorte de mangrove étrange et mystérieuse. »

Image 2 :
L’image en haut à droite est accessible ici.
Elle montre des gamétophytes de sphaigne qui se développent immergés dans l’eau.
Tarpinian , CC-BY-NC .

Image 3 :
L’image de bas à gauche provient de Wikimedia Commons

Image 4 :
L’image en bas à droite est accessible ici
Elle montre d' »étranges cellules vides des feuilles de sphaigne [qui] abritent des algues ! Ces grandes cellules vides confèrent à la sphaigne son immense capacité de rétention d’eau. »

Bonus : une prairie à tussacks

L’image provient de Wikipedia

Inondations : ruissellement, érosion et solutions agricoles

Un an après, Valence est de nouveau inondée en novembre 2025. Que faire face à la récurrence des évènements extrêmes ?

En octobre 2024, plus de 220 personnes ont perdu la vie dans la région de Valence (Espagne), à la suite de pluies torrentielles. Il y a quelques jours, la même zone a de nouveau été frappée par de fortes intempéries, avec un bilan heureusement moins lourd.

Loin d’être le fruit du hasard, cette récurrence interroge sur les modes d’aménagement du territoire dans des régions de plus en plus souvent touchées par des épisodes pluvieux intenses.

Dans un post sur LinkedIn, l’urbaniste Clément Gaillard attirait l’attention sur la quantité considérable de boue charriée par la lame d’eau ayant provoqué les inondations de Valence, estimant qu’elle était “probablement le signe d’une érosion intense et d’un manque d’infiltration en amont”.

Conséquence directe de l’urbanisation incontrôlée de la région de Valence au cours des dernières décennies, cette situation illustre les risques découlant du développement urbain lorsque celui-ci ne tient pas compte du contexte environnemental dans lequel il s’inscrit.

Plaidant à l’inverse pour des “approches holistiques et intégrées de gestion des eaux pluviales afin d’améliorer la résilience et la durabilité urbaines face au changement climatique”, une étude de 2025 décrypte les stratégies d’amélioration déployées par onze métropoles mondiales et décrit notamment les “infrastructures bleues et vertes” mises en place pour faire face aux pluies torrentielles.

Un angle mort réside toutefois dans l’articulation entre gestions des espaces urbains et non urbains. Au-delà des villes, il semble aujourd’hui nécessaire d’accorder une attention accrue aux modes d’occupation des sols agricoles pour minimiser l’impact du ruissellement en cas de pluie extrême.

Une étude sur les terrasses agricoles urbaines à Lyon et la réduction du ruissellement pluvial rend ainsi un verdict sans appel. En comparant le potentiel d’infiltration des jardins familiaux du Fort de Loyasse (2.8 ha) à une modélisation d’une zone sans terrasses avec un couvert herbeux, il s’avère que ces terrasses permettent :

  • une diminution de 75% de volume ruisselé
  • un pic de ruissellement retardé de 40 minutes 
  • une diminution de 30% de l’intensité de ce pic

Le CEREMA et les autres acteurs de la gestion de l’eau en France s’attèlent à améliorer la gestion des inondations par ruissellement [4]. Sans surprise, l’extension de l’agriculture de conservation des sols est citée comme solution, de même que les haies, la renaturation des cours d’eau et les ouvrages d’hydraulique douce.

L’aménagement du territoire, comme beaucoup de domaines, ne peut plus s’envisager en silo. L’agriculture est un formidable levier d’adaptation des territoires aux effets du dérèglement climatique. Il est désormais temps de s’en saisir collectivement, sans laisser reposer les efforts à la parcelle sur les seules épaules des agriculteurs.

Feux de forêt : les géorisques en cascade sur les sols brûlés

Pourquoi il faut protéger les sols victimes des feux de forêts !

L’image vient de cette étude

En altérant les propriétés du sol, les feux de forêts peuvent générer des géorisques en cascade, menaçant les écosystèmes au-delà des incendies proprement dits.

Une étude publiée en février 2024 par l’Union américaine de géophysique s’est penchée sur la question, en synthétisant des dizaines de travaux récents sur les conséquences de différents feux de forêt sur les écosystèmes touchés.

Les auteurs expliquent comment les incendies affectent les attributs critiques des sols (structure, perméabilité, stabilité), modifiant ainsi leurs propriétés mécaniques, hydrauliques, chimiques, biologiques et thermiques. Ces altérations augmentent la vulnérabilité des écosystèmes à divers géorisques post-incendie (glissements de terrain, inondations, érosions).

L’élimination de la végétation peut ainsi “favoriser l’infiltration en réduisant l’interception des précipitations par la canopée, tout en réduisant potentiellement la transpiration des eaux souterraines stockées”.

Ces altérations hydrologiques, combinées à la diminution de la résistance mécanique des racines, peuvent entraîner une instabilité des pentes sous forme de glissements de terrain superficiels si le rétablissement du paysage est lent”, poursuivent les chercheurs.

En janvier 2019, ce mécanisme a par exemple provoqué des glissements de terrain généralisés sur une zone de 70 km² des monts San Gabriel, en Californie, dont les sols avaient été fragilisés par plusieurs incendies survenus entre trois et dix ans plus tôt.

Les feux de forêt peuvent aussi entraîner “le dépôt de cendres hydrophobes et, par conséquent, une augmentation des éclaboussures de pluie associées à un ruissellement amplifié et à un risque d’inondation, ainsi qu’un dépôt accru de sédiments dans les chenaux d’ordre supérieur, augmentant ainsi le risque de coulées de débris”.

Ce cas de figure s’est produit en janvier 2018, également en Californie, avec des conséquences tragiques. A la suite de fortes pluies sur des terres brûlées par un feu de forêt survenu en décembre 2017, une monstrueuse coulée de débris a ravagé une partie de la ville de Montecito, causant 23 décès.

Pour éviter de tels drames, les auteurs de l’étude exhortent les communautés scientifiques, politiques et techniques à “collaborer pour combler les lacunes de la littérature concernant le comportement et la réponse des sols brûlés soumis à des facteurs de stress” et soulignent que des progrès doivent être faits en matière de “compréhension du calendrier de rétablissement des différentes propriétés des sols et des paysages après les feux de forêt”.

A terme, mieux comprendre ces mécanismes pourrait permettre de mettre en place des projets de régénération naturelle assistée de certains sols touchés par les feux de forêts, par exemple par la mise en place de zones de pâturage [2] ou par la plantation d’arbres pionniers.

Sylvopastoralisme : prévenir les incendies par le pâturage en forêt

Pour protéger les forêts des incendies, faut-il y miser sur le sylvopastoralisme ?

L’illustration provient d’une conférence de Jordan Szcrupak « Expérience(s) de paysage » – 17/06/2024

Comme le montrent plusieurs études publiées notamment par la revue Nature, par le Centre for Agricultural Bioscience International et par AgroParisTech, le sylvopastoralisme constitue un allié puissant en matière de prévention du risque incendie.

La vallée d’U Ghjunsani, en Corse, sur lequel travaille le paysagiste Jordan Szcrupak au sein de l’association U Sbirru, en constitue un bon exemple. Situé au pied du Monte Cinto, entre Calvi et Ile Rousse, ce territoire présente différentes configurations de paysages, dans une région très exposée aux feux.

En analysant la base de données incendies de la DREAL Corse, Jordan Szcrupak a constaté que les différentes zones de ce territoire n’étaient pas frappées de la même manière, et aussi souvent, par les feux de forêts. Ainsi, la zone centrale, couvrant quatre villages, est nettement épargnée par rapport aux vallons situés à quelques kilomètres au nord.

« Cette vallée centrale est assez particulière, car c’est l’une des plus vieilles et dernières chênaie pâturée de Corse, explique le paysagiste dans une conférence à l’ENSAP Bordeaux. Cette configuration offre une sorte d’autoprotection face au feu. »

Pour inverser la tendance actuelle de régression de ce « bocage corse », l’association O Sbirru a élaboré un projet de paysage avec l’objectif d’impliquer différents acteurs locaux pour mettre en place des lisières agri-urbaines d’intérêt général à l’échelle intercommunale, qui devront permettre, à terme, une réduction de la vulnérabilité incendie.

« Le projet de paysage permet à la fois de construire un récit commun entre les différents acteurs du territoire et de montrer que les espaces agroforestiers ont un rôle pour amener une nouvelle gouvernance du risque, qui repose sur la compréhension de l’écologie du feu », plaide Jordan Szcrupak, en charge du projet au sein de l’association.

Reposant sur des pratiques ancestrales, le sylvopastoralisme pourrait ainsi constituer une solution très moderne pour répondre aux enjeux actuels en termes de risque incendie.

Régénération post-incendie : mulch et couverts pour régénérer le sol

Comment faire face aux impacts des incendies ?

Les incendies bouleversent profondément le sol :

  • perte de végétation
  • altération de la structure
  • augmentation de la battance (croûte de surface), explosion de l’hydrophobicité
  • risque de ruissellement et d’érosion

Face à ces perturbations, la couverture du sol apparaît comme une stratégie clé, à la fois pour la stabilisation hydraulique immédiate et pour le restauration de la fonctionnalité écologique à moyen et long terme.

Le mulchage avec du bois constitue une mesure d’urgence souvent recommandée pour limiter l’érosion et les coulées de boue.

Une méta-analyse révèle que les traitements de couverture, notamment la paille et le bois, réduisent significativement l’érosion post-incendie, bien plus efficacement que des techniques comme l’hydromulching.

D’autres essais ont démontré que le mulch de bois stabilise durablement le sol, réduit le ruissellement et favorise la régénération forestière.  Le mulch résout la baisse de perméabilité et le développement de l’hydrophobicité causés par le feu, tout en freinant efficacement le ruissellement et l’érosion à court terme (voir cette étude et celle-ci). Il importe de préciser qu’un taux de couverture complet peut compromettre certains micro-habitat et la biodiversité microbienne.

Parallèlement, l’introduction de couverts végétaux multispécifiques annuels (composés de légumineuses, graminées, brassicacées) offre de multiples bénéfices écologiques et climatiques. Une expérimentation en Grèce a montré que ce type de couvert améliore la fertilité et la structure du sol et booste les facteurs clés de résilience écologique [6].

Ces couverts permettent l’accroissement du stock de carbone organique du sol, la réduction des pertes de nitrates et de phosphore, ainsi que l’amélioration de la rétention d’eau. Une méta-analyse mondiale montre que les couverts végétaux entraînent une augmentation du rendement agricole, du stock de carbone du sol et une diminution de l’érosion, surtout lorsqu’ils sont combinés à des pratiques sans labour et des rotations judicieuses.

L’association de mulches de bois et de couverts multispécifiques apparaît donc comme une stratégie intéressante en post-incendie.

  • Le mulch de bois agit comme bouclier immédiat (anti-érosion, limite splash, meilleure humidité).
  • Le couvert diversifié stimule la régénération végétale en enrichissant le sol, en améliorant la porosité et en favorisant une communauté microbienne riche et fonctionnelle.
  • La transpiration des couverts végétaux augmente la chaleur latente par rapport à la chaleur sensible, atténuant la surchauffe du sol nu et limitant l’amplification des vagues de chaleur.
  • Un couvert diversifié va fructifier et attirer la faune. Il permet d’accélérer la reconstitution du stock de graines détruit par le feu.

Ainsi renforcé, le sol stabilisé, poreux et biologiquement riche, garantit une meilleure diversité d’essences ligneuses à long terme et un cycle hydrique plus équilibré.

Recyclage des précipitations : vers une hydro-diplomatie des forêts

Et si la prise en compte du recyclage des précipitations devenait un facteur de coopération internationale ? Et si la préservation des forêts et le développement de l’agroforesterie renforçaient la régularité des pluies continentales ?

L’image provient de cette étude

Et si la prise en compte du recyclage des précipitations devenait un facteur de coopération internationale ? Et si la préservation des forêts et le développement de l’agroforesterie renforçaient la régularité des pluies continentales ?

Généralement, la gouvernance mondiale de l’eau fait écho au concept d’hydro-diplomatie. Cette méthode vise à concilier la vision des diplomates et celle des ingénieurs afin d’intégrer la gestion de l’eau dans les négociations internationales. Elle concerne généralement la gestion d’un bassin fluvial (tel que le Nil, qui traverse 8 pays). Toutefois, cette gouvernance internationale devrait également prendre en compte le recyclage des précipitations.

En effet, de nombreux chercheurs travaillent sur le concept de “bassin de précipitations” (“precipitationshed”), à la suite d’une publication fondatrice en la matière en 2012. L’étude “Moving from fit to fitness for governing water in the Anthropocene”, publiée en 2024, met en évidence les interdépendances liées au recyclage des précipitations. Ce processus hydrologique fait qu’une partie de l’eau évapotranspirée à partir d’une zone contribue aux précipitations futures. Ainsi, “l’humidité qui s’évapore du continent eurasien est responsable de 80 % des ressources en eau de la Chine”.

Comme nous l’avions montré dans un post précédent, la pluie ne connaît pas nos frontières politiques. L’étude de 2024 abonde : “De solides données montrent que les cycles hydrologiques sont étroitement liés à des échelles spatiales plus vastes, ce qui implique un possible élargissement des frontières généralement prises en compte dans l’étude et la gouvernance de l’eau.

Aussi, tout processus d’artificialisation des sols dans une zone donnée aura un impact sur les précipitations sous le vent, et donc sur un territoire voisin. Les auteurs de l’étude “Upwind forests: managing moisture recycling for nature-based resilience “ parlent de “precipitationshed”, mais aussi d’”evaporationshed”, ou bassin d’évaporation. Ces concepts visent à cartographier les flux d’humidité atmosphérique en identifiant les régions sources et réceptrices de précipitations.

La question de l’utilisation ciblée des forêts et de l’agroforesterie pour améliorer les pluies sous le vent se pose donc avec acuité. Des efforts de reforestation stratégiques pourraient permettre aux cultures agricoles de bénéficier d’un apport hydrique suffisant en période sèche. Une étude de 2019 estime que “jusqu’à 74% des précipitations estivales sur les bassins versants européens dépendent de l’humidité apportée par d’autres bassins versants.”

Plusieurs de nos articles [8] reviennent sur des méthodes préconisées par les chercheurs pour une mise en œuvre effective de ces processus de reforestations stratégiques.

Ne serait-il pas le moment de se mobiliser collectivement et massivement pour inciter le politique à prendre en compte ces sujets ?

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