Des solutions face à l'aridification de la France

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Restaurer les piliers de la vie (Ananda Fitzsimmons)

“Restaurer les piliers de la vie” : l’odyssée de la transformation écologique

Couverture de l’ouvrage publié par les Editions La Butineuse

Ananda Fitzsimmons conclut ainsi son deuxième ouvrage publié par les Editions la Butineuse :

« Ce qui est passionnant dans le fait de participer à ce mouvement, c’est qu’il est à notre portée et que les résultats se font sentir très rapidement. En quelques années, on peut voir l’environnement changer. L’eau revient, les plantes poussent, le sol est plus fertile, l’air est plus pur. On peut constater que les terres restaurées se portent mieux que les zones environnantes en cas de météo extrême.

Il n’est pas nécessaire d’avoir un doctorat pour planter des arbres, collecter l’eau de pluie ou faire du compost. Ces gestes vous procureront du plaisir, surtout lorsque vous les ferez avec d’autres. Je vous invite donc à participer à ce mouvement de régénération des piliers de la vie. Vingt milliards d’hectares de terres ont été dégradées. Imaginez le résultat si nous nous unissons pour leur redonner vie.«

Dans ce livre, Ananda Fitzsimmons illustre son analyse scientifique des cycles de la vie par une mosaïque de témoignages. Au-delà de la conviction centrale que les trois piliers (carbone, eau et biodiversité) ne fonctionnent pas isolément, c’est au travers d’exemples concrets que s’incarne une vision intégrée du vivant.

On y parle de Félix Noblia, que nous connaissons bien, et de son entreprise  : Régénération. On y parle de Ross MacDonald, champion du pâturage au Canada et de ses amis, les mammifères fouisseurs qui décompactent les sols.  On y parle de Suzanne Simard, l’exploratrice des réseaux mycorhiziens et des ours qui, en mangeant leurs saumons à l’ombre des douglas, enrichissent la forêt de minéraux inaccessibles.

On y parle aussi de Rob De Laet et de son combat pour pour sauvegarder la forêt amazonienne,  de Vijay Kumar qui, en Inde, convertit des dizaines de milliers d’agriculteurs à l’agriculture naturelle. On y parle de bien d’autres courageux à travers le monde qui ont pris en main le destin d’un morceau de terre.

Chaque témoignage combine explications scientifiques rigoureuses et histoires humaines détaillées. Les concepts abstraits du cycle hydrologique, de la séquestration du carbone ou de la cascade trophique prennent corps au travers de témoignages concrets. Ces pionniers ne sont pas des sauveurs messianiques mais des observateurs tenaces, des expérimentateurs pragmatiques, des gens ordinaires qui ont fait le choix de l’observation et de la compréhension de nos écosystèmes.

Restaurer les piliers de la vie offre des preuves que la restauration est possible, que les solutions existent, et qu’elles sont à notre portée en documentant des réussites mesurables, des défis surmontés, et des systèmes vivants qui renaissent quand on leur en laisse l’opportunité.

Restaurer les piliers de la vie permet de comprendre dans quel mouvement s’inscrit l’Autoroute de la Pluie, celui de l’agroécologie et de la régénération des sols.

Rupture métabolique : quand Marx analysait la dégradation des sols

Image : « Labourage nivernais«  de Rosa Bonheur (1849) Collections du Musée d’Orsay

Dès 1867, Karl Marx alertait sur les effets nocifs du capitalisme industriel sur la santé des sols.

Théoricien critique de ce système de production au moment de son essor au milieu du XIXe siècle, l’auteur du Capital est souvent « accusé d’être un penseur productiviste très insouciant des questions écologiques et écologistes », résumait le chercheur en philosophie Paul Guillibert en mars 2025 dans La Terre au Carré sur France Inter.

Inscrite dans la série de podcasts « Capitalisme, une histoire de la Terre », cette émission nuance toutefois cette image. Si Marx a négligé un temps l’impact environnemental du capitalisme, Paul Guillibert rappelle ainsi qu’« à partir de 1864-1865, au moment où il travaille sur Le Capital, il découvre un agronome de l’époque, Justus Liebig, dont les travaux montrent scientifiquement que l’agriculture capitaliste intensive est en train de ruiner les sols. »

Rupture métabolique

Dans son œuvre la plus célèbre, Marx aborde ainsi cette question en notant que la production capitaliste « trouble la circulation matérielle entre l’homme et la terre, en rendant de plus en plus difficile la restitution de ses éléments de fertilité, des ingrédients chimiques qui lui sont enlevés et usés sous la forme d’aliments et de vêtements. »

Cette analyse renvoie à une réalité de l’époque. Pour permettre une augmentation des rendements à court terme, les nouvelles techniques d’agriculture productiviste introduites au XIXe siècle ont nécessité un énorme apport en nutriments provenant des sols.

Or, comme le souligne Paul Guillibert, dans ce système d’approvisionnement alimentaire, « les excréments produits par les êtres humains ne retournent pas dans les sols, donc les échanges de matières sont rompus et avec eux la source de fertilité : les sols vont s’appauvrir radicalement en agriculture. »

Ainsi, comme le résume Karl Marx dans Le Capital, « chaque progrès de l’agriculture capitaliste et un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. »

Cette situation, qui va conduire à des crises agricoles dans la seconde moitié du XIXe siècle, d’abord en Angleterre, puis dans le reste de l’Europe, correspond selon le chercheur  à une rupture écologique et historique : « Le capitalisme produit ce que Marx appelle une perturbation du métabolisme société/nature. Pour la première fois dans l’Histoire, tout un tas de matières ne retournent pas à la nature pour la nourrir et cela conduit à son appauvrissement. »

Depuis l’époque de Karl Marx, cette logique extractiviste n’a cessé de s’intensifier, dans les pays capitalistes comme dans les pays “communistes”. Malmenés pendant des décennies par des pratiques qui ne leur permettent pas de se régénérer, les sols du monde entier sont à bout de souffle.

Inverser la tendance s’impose ainsi, plus que jamais, comme une urgence.

Prairies permanentes : un enjeu écologique et climatique

Image du post

Les prairies, un enjeux écologique essentiel.

Suite de la série d’articles relatifs à ce que révèle la crise de la DNC.

En Europe de l’Ouest, si on laisse une parcelle évoluer, elle se transforme en forêt de feuillus. On dit que la forêt de feuillus est le stade du Climax de la succession végétale.

Dans cette évolution, la prairie, qui se caractérise par une végétation composée principalement de graminées et de légumineuses pérennes, est stabilisée par la présence d’animaux brouteurs. C’est le pâturage qui empêche le système d’évoluer vers la forêt. Prairies et haies forment le bocage qui structure le cycle de l’eau et la biodiversité.

On distingue les prairies permanentes (non retournées depuis au moins 5 ans) des prairies temporaires qui sont des cultures d’herbe intégrées à la rotation. Une prairie permanente bien gérée voit sa diversité végétale augmenter.

Les systèmes herbagers réduisent la dépendance aux importations de soja et stockent du carbone. Ils favorisent l’infiltration et le stockage de l’eau et la régulation climatique par l’évapotranspiration. La présence de haies (bocage) ou d’arbres intra-parcellaires (pré-verger) accentue ses avantages écologiques en offrant :

  • Une période optimisée de photosynthèse
  • Une diversité de milieux
    • avec des corridors écologiques
    • des ruptures dans la circulation des pathogènes
    • un ralentissement de l’écoulement des eaux

L’élevage extensif est aujourd’hui le seul garant de ces paysages tellement typiques des belles campagnes.

Les crises successives (sanitaires, économiques, géopolitiques) tendent à renforcer les logiques d’intensification. Les filières les plus intégrées et standardisées sont soutenues par les banques, l’industrie et les pouvoirs publics, car elles sont synonymes de volumes réguliers, de biosécurité élevée et de contrats stables, au détriment de systèmes plus extensifs ou de plein air, jugés à tort plus vulnérables.​

Concrètement, cela se traduit par le retournement de prairies qui sont transformées en champs de céréales dès que le sol le permet. Sinon, c’est la déprise agricole avec l’abandon du territoire et un regain des forêts qu’on pourrait croire positif mais qui n’est en fait qu’un pas de plus vers un territoire découpé en zones étanches d’habitation, de production, de nature « sauvage », prolongation d’une logique extractiviste qui sépare et hiérarchise les fonctions du vivant.

Au sein de l’Autoroute de la Pluie, nous défendons la diversité des productions, des habitats et des relations avec le milieu, la coexistence des usages et des façons de vivre qui tissent un territoire vivant et des écosystèmes divers plutôt qu’un espace segmenté et uniforme.

Pourtant, tous les rapports d’experts pointent la nécessité de revenir à des modèles plus agiles et mieux adaptés aux enjeux sociaux et écologiques (voir source 0, source 1 et source 2 en fin d’article) plutôt qu’au statu quo. Ainsi, derrière la crise de l’élevage, c’est de la diversité des modes de vie et des espaces qu’il est question.

Sources

[0] Avis du CESE « Relever les défis de l’élevage français pour assurer sa pérennité » (janvier 2024) : diagnostic global de l’élevage français et préconisations pour accompagner des transitions vers des systèmes plus autonomes, mieux intégrés au territoire et plus vertueux environnementalement et socialement.

[1] Expertise scientifique collective INRAE « Rôles, impacts et services issus des élevages en Europe » (2016, synthèse et rapport complet) : gros état de l’art scientifique sur les impacts et services de l’élevage, avec une analyse des compromis et leviers pour faire évoluer les systèmes.

[2] Rapport de l’Académie d’agriculture de France « L’élevage intensif en France peut-il être durable ? » (2025) : diagnostic précis des systèmes intensifs spécialisés, appel à une transformation profonde (recouplage élevage–cultures, réduction des intrants, meilleure intégration territoriale)

Élevage et cultures : un levier agronomique sous-exploité

Crédit photo : Alice Roy

L’élevage, un outil agronomique
Suite de notre série d’articles sur ce que la DNC révèle du paysage agricole français.

Dans les modèles français antérieurs à la révolution verte, élevage et culture sont rarement des ateliers séparés. La culture fourragère fait partie intégrante de la rotation.

Aujourd’hui, l’intégration de l’élevage dans les cultures pérennes et les grandes cultures est la clé d’une agriculture qui réduirait drastiquement le recours à la chimie et au travail du sol. Cela donne lieu à des innovations ou des redécouvertes agronomiques.

Le déprimage des céréales par des ruminants permet de réduire la pression des adventices, de favoriser le tallage, de diminuer les recours aux raccourcisseurs voire d’installer un trèfle sous la céréale.

Retour d’expérience de Bruno Vaillant.

Voir aussi Dominique Fessard et Samuel Foubert, bergers sans terre, pour le pâturage des céréales.

L’utilisation des canards pour nettoyer les cultures de riz des adventices et des insectes est une pratique traditionnelle.

L’exemple de Bernard Poujol en Camargue.

L’association de moutons et de poules dans les vergers permet de gérer l’enherbement et de réduire la pression parasitaire (carpocapse notamment). Elle permet également de valoriser la biomasse spontanée sous forme de viande et d’œufs et de fertiliser les arbres.

Exemple de la ferme du Grand Laval.

L’utilisation de petits cochons, les kunekune, pour entretenir l’inter-rang dans les vignes fait l’objet de nombreuses expérimentations.

C’est le cas par exemple chez les Champagne Moussé.

🐮Enfin,  l’élevage comme moyen de :

  • valoriser les cultures manquées et les couverts d’interculture.
  • produire de l’engrais organique
  • restaurer les sols
  • maîtriser la levée des adventices

Voir, notamment, les exemples de Bruno cabrol et Félix Noblia, qui tous deux participent à la régénération des sols de leurs exploitations. L’illustration du post montre d’ailleurs Bruno Cabrol et ses bêtes.

Ces exemples, parmi d’autres, démontrent l’importance agronomique de l’élevage. Des pratiques agricoles variées et complémentaires sont vitales pour soutenir la robustesse des fermes, en France comme dans le monde.

Biosécurité agricole : un outil de contrôle des paysans ?

DNC : la biosécurité agricole au service du contrôle économique et social

L’anthropologue James C. Scott suggère que les premiers États sont fondés spécifiquement sur la culture des céréales, qui sont idéales pour une taxation régulière et un contrôle administratif centralisé :

  • visibilité des cultures
  • récolte groupée
  • facilité de stockage et de transport
  • prévisibilité saisonnière

En d’autres termes, les céréales rendent la société plus facile à surveiller et à administrer (voir James C. Scott, Homo Domesticus – La Découverte. [lien] et James C. Scott, Homo-domesticus – Lectures. [lien])

L’État s’appuie sur des agro-systèmes simplifiés, homogénéisés et contrôlables. Cette logique de contrôle vertical reste présente dans l’agriculture française contemporaine au travers d’une comptabilité centralisée, de normes et de pratiques contraintes issus de la révolution verte. Le territoire est  « lisible » (ici le lait, là le sucre, ailleurs le blé) et les interlocuteurs identifiés.

L’État contrôle non seulement les excédents agricoles, mais aussi les débouchés commerciaux. Les rendements sont prévisibles. La PAC renforce cet aspect. Les choses trop complexes comme les mélanges de culture et l’agroforesterie sont disqualifiées : une parcelle, un usage. Le tout est contrôlé par satellite.

Si la « lisibilité » prime pour l’administration, la folie administrative insécurise les agriculteurs. De plus, cette simplification augmente la vulnérabilité aux crises climatiques ou sanitaires.

Dans ce domaine, la  « stratégie du vide » prime : abattages préventifs, interdiction de commercialisation, vides sanitaires imposés. Ainsi, la grippe aviaire imposera l’abattage de plusieurs dizaines de millions de volailles entre 2016 et 2023. Zones tampons, élevages intensifs isolés, double clôtures, traçabilité : la biosécurité réduit encore plus la diversité des systèmes agricoles et renforce la vulnérabilité et l’arbitraire administratif.

Mettre un mouton et une poule dans le même pré est interdit. C’est la logique de simplification que James C. Scott associe aux premiers États.

Aujourd’hui, avec la DNC, le schéma se durcit encore. C’est une maladie dont le contrôle pourrait passer par des mesures d’isolement des animaux et de surveillance. Mais l’État applique une politique d’abattage systématique des troupeaux touchés dont les fermes ne peuvent pas se remettre.

Rétorsion ?  Mercosur ? Incompétence ? Restrictions à l’export  Les spéculations abondent.  Quand on tue des animaux pour ne pas qu’ils tombent malades, on peut aussi détruire des fermes pour éviter qu’elles fassent faillite.

La gestion de cette crise s’inscrit dans la continuité du modèle de simplification et de contrôle social de la paysannerie qui a notamment servi à imposer les monocultures destinées à l’export dans les colonies : une répression policière et administrative qui ne semble pas avoir de limites.

Plus l’imprévu devient la norme, plus l’État privilégie des systèmes uniformes et contrôlables qui nous rendent vulnérables aux événements sanitaires, climatiques ou économiques, et qui font le malheur des paysans.

Lectures complémentaires :

Coordination Rurale, Un siècle d’histoire entre le prix du blé et l’État français. [lien]

Biosecurity Concept: Origins, Evolution and Perspectives. [lien])

Crise DNC : comprendre la dermatose nodulaire contagieuse

Source de l’image

Crise de la DNC, les clés pour comprendre

La dermatose nodulaire contagieuse (DNC) est une maladie virale des bovins et buffles, non transmissible à l’humain, provoquant fièvre, nodules cutanés et fortes pertes de production. Elle est parfois mortelle. La DNC se transmet surtout par des insectes piqueurs (taons, stomoxes) et fait l’objet de mesures strictes d’éradication en Europe.

L’historique de l’épidémie en France est largement décrit dans un dossier de la Coordination Rurale.

L’ANSES à publié le en juillet un document prévoyant l’abattage des troupeaux au nom d’une réglementation européenne : « L’abattage des troupeaux infectés : la réglementation européenne impose des mesures de dépeuplement par abattage total des troupeaux contaminés afin d’éviter la diffusion du virus ».

La réglementation européenne existe bien (2016/429 + 2020/687 et décisions d’exécution), elle autorise et encadre le dépeuplement total, mais le fait que ce soit appliqué de manière systématique en France résulte d’un choix politique et réglementaire national dans le cadre de ces textes (voir ici et ).

L’abattage le 12 décembre 2025 d’un troupeau de 208 vaches en Ariège a mis le feu aux poudre dans le Sud de la France. L’ensemble des syndicats agricoles est vent debout contre ce qu’ils dénoncent comme la fin de l’élevage en France.

Plusieurs questions émergent.

  • Qu’en est-il ?
  • Pourquoi, contre toute logique, l’État maintient l’abattage de troupeaux entiers ?
  • L’élevage est-il effectivement en danger ?
  • Quelles seraient les conséquences d’une marginalisation du pâturage ?

Pour contribuer au débat, l’Autoroute de la Pluie, propose une série d’e trois articles :

  • Une analyse critique de la biosécurité
  • Les systèmes prairiaux et leur impact écologique
  • L’intérêt agronomique du pâturage

Restauration des sols au Sahel : les clés du succès

« L’eau est importante, mais ce qui compte, c’est la gestion de l’eau.«

Suite de l’entretien avec Elodie Arrault, autrice de “Dadji (de Dakar à Djibouti à la rencontre de la grande initiative verte panafricaine)

Pour Elodie Arrault, ce qui compte avant tout, c’est l’appropriation du projet par les personnes qui vivent sur place. Si les gens n’ont pas compris l’intérêt et ne sont pas motivés pour restaurer, planter et imaginer un tas de choses, il ne se passera rien. Même si on a de l’eau. Même si on a tout ce qu’il faut. Il faut que le sujet soit compris. Parfois ça n’est pas compris parce que, tout simplement, culturellement, on pense que c’est Dieu qui plante les arbres, pas la main de l’homme. Il y a plein d’autres critères, mais on peut commencer par ça.

Après, il y a la question sécuritaire dans beaucoup de pays du Sahel. Il y a des projets qui ont été abandonnés parce que les villages ont été attaqués. Il y a des risques de terrorisme. Il y a des projets qui ont été menés, comme en Éthiopie et là, ce n’est pas le terrorisme, mais la guerre interrégionale qui détruit tout. Ou la guerre tout court, comme au Soudan. Ça arrête tout. Donc oui, la question sécuritaire est une question primordiale.

Ensuite, une fois qu’on a réglé le problème de la sécurité, la question de l’eau n’est pas le sujet principal. Plus important que le sujet de l’eau, il y a le sujet de la gestion des animaux qui vont venir manger dans les parcelles. Il faudrait pouvoir tout clôturer, mais ça n’est pas possible.

Ça implique aussi un problème foncier. Comment intègre-t-on des éleveurs et des agriculteurs ? Une des solutions pourrait être que les éleveurs soient sensibilisés à l’agriculture. Qu’ils apprennent certaines notions à propos de l’agriculture, que ces agriculteurs aient des animaux. Ça s’appelle l’agroécologie : intégrer les animaux dans les projets agricoles pour éviter ces conflits et trouver des solutions à la restauration des sols en tenant compte du bétail.

Mais les troupeaux sont de plus en plus importants. Comme ils n’ont plus à manger dans le Sahara, ils descendent vers le Sud. Ça ne fait qu’accentuer le problème. Il faut trouver une conciliation, une médiation, entre ces deux mondes qui parfois se divisent jusqu’à se donner la mort à cause de ce sujet.

Au sujet de l’eau, évidemment il y a des endroits où il y en a très peu. Mais il y en a toujours à un moment de l’année. Donc tant qu’il a de l’eau, y a de l’espoir. Des façons de travailler sans eau, ou avec très peu d’eau dans l’année, existent et permettent d’avoir des résultats.

L’eau est importante, mais ce qui compte, c’est la gestion de l’eau.

Grande Muraille Verte : un maillage d’écosystèmes, pas une forêt

La muraille verte, c’est surtout un état d’esprit : penser à restaurer les sols et à planter.

L’Autoroute de la Pluie s’interroge sur la réalité de la grande muraille avec Elodie Arrault, autrice de “Dadji (de Dakar à Djibouti à la rencontre de la grande initiative verte panafricaine)”.

 Le mot muraille n’est pas tout à fait approprié parce que c’est tout sauf une muraille. C’est un projet qui ne sépare pas, mais qui unit plusieurs pays.

L’idée première, qui a une vingtaine d’années, a été de constituer une bande végétale arborée de 15 km de large sur 7.5800 km de long. Ça n’est pas possible, pour différentes raisons et ça veut dire qu’on ne verra pas depuis le ciel cette bande qui traverse l’Afrique.

C’est plutôt un assemblage, un maillage d’écosystèmes verts, productifs et nourriciers, un puzzle. Finalement la limite géographique qui était fixée au départ n’a que peu d’importance. La muraille verte c’est avant tout philosophie, un état d’esprit à avoir systématiquement, dans toutes les régions, partout dans le monde.

Mais ce projet panafricain n’existe pas de la même façon dans les 11 pays concernés. Certains pays se sont plus emparés du sujet. Et il y a des pays qui, pour diverses raisons, de guerre, d’insécurité, ne peuvent pas travailler comme ils voudraient.

Le Sénégal est le pays le plus avancé, avec une politique volontariste et une vraie force de frappe. Culturellement, grâce à Sankara, le Burkina s’est beaucoup approprié l’agroécologie. L’Éthiopie aussi. Je ne suis pas allé au Nigéria mais il semble que ce pays s’investit beaucoup. D’autres comme Djibouti et le Mali sont à la traîne. Certains bougent depuis peu, comme la Mauritanie, et tout récemment le Tchad.

La muraille verte n’est pas une forêt. Parfois c’en est une, une forêt communautaire ou une forêt classée. Celles-ci sont mises en défense, protégées des animaux par une clôture. Elles peuvent ainsi se densifier, préserver des espèces en voie de disparition. Ça peut être une pépinière, qui est parfois associée à d’autres activités.

En Mauritanie et au Tchad, ce sont les “fermes agricoles communautaires intégrées”. Une parcelle clôturée et alimentée en eau est allouée à un groupement de femmes, avec des poulets. Elles créent ainsi un potager et valorisent leur travail grâce à une boutique contiguë à la parcelle. En échange, elles ensemencent et font pousser de jeunes plants destinés à d’autres parcelles. Ça peut aussi être une unité de transformation : apprendre à transformer les produits cultivés et récoltés, leur donner une valeur ajoutée, est un sujet important.

En Mauritanie, la muraille verte sert aussi à fixer les dunes mobiles, qui sinon envahissent les villages et mordent les routes. La fixation des sols se fait grâce à des plantes spécifiques qui préservent les infrastructures.

Donc la muraille n’est pas qu’une forêt, c’est une multitude d’activités visant à restaurer des milliers d’hectares dégradés tout en créant de l’emploi et de la valeur ajoutée. C’est surtout et avant tout un état d’esprit.

Grande Muraille Verte : de Dakar à Djibouti à vélo

« “La muraille verte c’est un état d’esprit à avoir systématiquement, dans toutes les régions, partout dans le monde”.

https://www.futuropolis.fr/9782754841658/dadji.html

Ces mots sont ceux de Elodie Arrault qui, en 2023, s’élance de Mauritanie pour rejoindre Djibouti. Un périple en vélo au travers des onze pays qui constituent la grande barrière verte. Elle raconte ce périple illustré par Joël Alessandra dans “Dadij (de Dakar à Djibouti à la rencontre de la grande initiative verte panafricaine)”, un Roman Graphique paru en avril chez Futuropolis dans lequel l’aventure humaine rime avec agroécologie.

La Grande Muraille Verte est un vaste projet de reboisement visant à lutter contre la désertification au Sahel et au Sahara. L’idée, qui date des années 1970, suscite l’intérêt de Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1983 à 1987. Celui-ci est déjà très attaché à une agriculture vivrière, libérée des engrais chimiques et autonome en semences (il fait venir Pierre Rahbi en 1981). Sankara lance une vaste campagne de reforestation en 1984. Mais il faudra attendre 2007 pour que le projet se concrétise sous l’égide de l’Union africaine.

Onze pays sahélo-sahariens participent officiellement : Burkina Faso, Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sénégal, Soudan et Tchad. La muraille verte doit s’étendre sur environ 7.800 km de long et 15 km de large, de Dakar à Djibouti, avec pour but de restaurer les terres, créer des emplois, et lutter contre la pauvreté et le changement climatique. Malgré les difficultés liées aux conflits et au financement, le projet continue d’évoluer. A partir de 2010, le projet abandonne progressivement l’approche top-down et les plantations imposées pour s’appuyer sur des initiatives locales.

Nous avions déjà évoqué la muraille verte dans plusieurs posts et notamment le fait, étayé par une étude de 2020, qu’après des plantations massives au succès limité, la régénération naturelle et l’implication des populations avait permis au projet d’avancer.

L’Autoroute de la Pluie s’inscrit dans cette optique de grande infrastructure agroécologique au service des populations. Nous avons décidé de donner la parole à  Elodie Arrault  pour une série d’articles :

  • sur la nature de la grande muraille aujourd’hui
  • sur les facteurs  de réussite des projets qui la compose
  • pour terminer par une carte postale, sur le Kapokier

La régénération des sols comme levier climatique

 La régénération des sols agricoles constitue un formidable levier climatique.

De nombreux acteurs s’impliquent pour diffuser les principes de l’agroécologie et régénérer les écosystèmes.

Ainsi, pendant 10 ans, Paul Luu s’est battu sur tous les fronts pour que ce levier soit pleinement pris en compte. Il est Secrétaire exécutif de l’Initiative 4 p 1000, qui a été lancée lors de la COP 21 en 2015 par le Ministre de l’agriculture de l’époque Stéphane le Foll, lors d’un mandat ministériel particulièrement favorable à l’agroécologie [1].

Le principe fondateur de cette démarche est simple : augmenter la teneur en carbone du sol de 4 pour 1.000 (soit 0,04%) par an dans les sols agricoles de la planète permettrait  de compenser une partie des émissions atmosphérique de CO2. L’idée avait été proposée par des chercheurs du CNRS et de l’INRAE.

S’il faut se garder de relayer sans recul tous projets qui s’en revendiquent, tant certains lobbies instrumentalisent les idées vertueuses, on ne peut que saluer les démarches susceptibles de faire bouger les lignes pour le climat et l’agriculture.

Il est grand temps de remettre la question du carbone organique des sols au cœur des débats, notamment en France. C’est l’occasion avec la seconde édition de l’ouvrage “Les agriculteurs ont la Terre entre leurs mains », de Paul Luu, par les éditions La Butineuse.

Ce livre, condensé mais érudit, est orienté sur les solutions pour une agriculture robuste et positive pour le climat. Il a été préfacé par l’ancien ministre et par Erik Orsenna, cet écrivain qui aime tant nos fleuves.

Cette édition comprend notamment un précieux tableau qui permet de visualiser la progression de la diffusion des pratiques agroécologiques à travers le monde. On y voit qu’en Europe, d’importants progrès restent nécessaires, avec moins de 6% des superficies couvertes par ces pratiques.

Ce magnifique ouvrage (illustrations de Léa Cros) dresse un tableau complet des pistes pour une agriculture réellement régénérative, abordant des pratiques agricoles sur lesquelles nous postons souvent :

  •  Limiter les perturbations: l’agriculture de conservation
  • Le refus de la synthèse: l’agriculture biologique et biodynamique
  • Pour la vertu des prairies: le pâturage tournant dynamique
  • La santé des sols au centre de tout: l’agriculture régénératrice
  • Mimer les écosystèmes forestiers naturels: l’agroforesterie

L’Autoroute de la Pluie converge complètement avec la philosophie de ce livre dont le sol est le héros et le fil conducteur.

Deux constats cruciaux se doivent d’être réaffirmés puissamment :

Il est urgent de remettre le 4 pour 1000 au cœur des débats agricoles en France !

La promotion de la régénération passe par de nombreux chemins. Celui emprunté par les éditions La Butineuse est éminemment nécessaire, car il offre de l’espoir dans une période très morose.

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