Nous vivons une époque étrange où l’humain semble pris en étau entre deux impasses. D’un côté, la démesure d’un système marchand qui ne sait qu’extraire et accélérer ; de l’autre, un désir de retrait, une tentation de laisser faire la nature, de s’effacer, de disparaître, comme si nous étions en trop.

Cette série, intitulée « L’Homme et son Environnement », propose de déconstruire le préjugé de notre impuissance. Au travers de certains concepts de la pensée moderne et contemporaine.

Nous verrons comment on peut penser l’humain non pas comme étranger mais comme acteur singulier de la biosphère.

Ainsi, la régénération des sols, des eaux et des paysages, au cœur de nos intentions, n’est pas une simple gestion technique qui finirait par convaincre les décideurs et les puissances d’argent. C’est la concrétisation d’une rupture idéologique. C’est le moment où l’humanité décide de ne plus être le parasite ecocide mais de devenir un artisan néguentropique : un jardinier.

Pour l’autoroute de la pluie, il ne s’agit pas de sauver la nature, mais de soigner le mouvement qui nous unie à elle.

La nature exubérante du douanier Rousseau (source : Loves Art participant « trish » — Uploaded from the Wikipedia Loves Art photo pool on Flickr, CC BY 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=8569514)

Le drame de la modernité n’est pas d’avoir agi sur le monde, mais d’avoir agi en s’en croyant séparé. 

En posant, avec Descartes, l’homme comme un sujet face à une nature objectifiée (“Se rendre comme maître et possesseur de la nature”), nous avons inventé une nature accessible à l’intelligence humaine et à la science qui s’oppose aux forces mystiques et magiques qui présidaient alors à la compréhension du monde.

Cette dialectique entre le rationnel et le magique débouche sur l’exploitation industrielle d’une part et sur la contemplation de sanctuaires intouchables d’autre part au travers du baroque puis du romantisme. Dans les deux cas, la séparation de l’humain avec son milieu est complète.

Il faut attendre Marx qui, en mettant le travail au centre de cette relation, a l’intuition que le problème du capitalisme n’est pas l’acte de transformation en soi, mais la rupture métabolique qu’il impose. Le système extrait la fertilité du sol pour l’expédier vers les centres urbains sous forme de marchandises, puis rejette les déchets dans les fleuves au lieu de les rendre à la terre.

Ainsi pour Marx, ce qu’il faut penser, c’est le travail dans un système dont le métabolisme est déjà brisé. Alors si ne rien faire, c’est évidemment accepter la dégradation, la question de la transformation du travail prédateur en travail réparateur n’a pas de réponse triviale. Marx estime que c’est le dépassement du capitalisme qui va régler la question. 

Nous verrons dans la prochaine partie comment la pensée de Nietzsche nous entraîne sur la piste exactement inverse. Pour lui seul le rétablissement de ce métabolisme rend une économie post-capitalisme possible.

Jardins et grands ensembles à Aubervilliers

Nietzsche : La Nature n’est pas une idole, elle est volonté de puissance

Si Marx s’attaque à la prédation capitaliste, Nietzsche, lui, lutte contre sa maladie de jeunesse, le romantisme.

Nous vivons au milieu d’elle, et lui sommes étrangers. Elle nous parle sans cesse, et ne nous trahit pas son secret

Goethe : A la nature 

Par volonté de puissance, Nietzsche désigne la force qui pousse les arbres à grandir, les troupeaux à se déplacer, les pierres à rouler dans la rivière. Pour lui, le vivant ne veut pas seulement vivre ou se reproduire. Il veut s’accroître et se dépasser. 

Dès lors, l’idée d’une nature bienveillante est un anthropomorphisme moral qui nous empoisonne.

Il se moque des stoïciens qui veulent « vivre selon la nature« . Guidé par la volonté de puissance, la nature n’est ni morale, ni juste, ni prévoyante. Elle est « dépensière sans mesure, indifférente sans mesure, sans intentions ni égards« . Prétendre qu’il faut la « laisser faire » au nom d’une morale supérieure est une illusion. La nature est un chaos de forces. L’homme, en tant qu’être vivant, est l’une de ces forces qui doit s’exprimer.

Le préjugé selon lequel toute action humaine serait une souillure est ce que Nietzsche appelle la haine de soi. Cette culpabilité nous neutralise et laisse le champ libre aux puissances réactives comme la quête du profit où la destruction aveugle. Nietzsche nous invite à transformer cette culpabilité en affirmation.

Agir pour la régénération des milieux, c’est donner à la volonté de puissance une forme, une direction, une santé. C’est ce que Nietzsche appelle le « Grand Style » : la capacité d’imposer une unité à un chaos de forces. L’homme ne doit pas s’excuser d’exister ; il doit devenir le « sens de la terre ».

L’action régénératrice devient alors le refus de laisser le monde s’enlaidir et s’appauvrir sous les coups des experts comptables. 

le jardin des fraternités ouvrières

Bernard Stiegler : la pharmacologie de l’action

Si avec Marx et Nietzsche, la rationalité capitaliste et la contemplation romantique sont abordés, la question de la technique n’est pas vraiment traitée. Pour Marx, elle libère l’homme des tâches pénibles. Pour Nietzsche, tout ce qui uniformise nous transforme en troupeau. L’approche reste prométhéenne. Elle fait de l’émergence de la technique (le don du feu) un grand moment de rupture entre nature et culture. Avant que Prométhée ne vole le feu aux dieux pour le donner aux humains, nous sommes des animaux. Après nous devenons des hommes.

Au début, ils voyaient sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Ils ignoraient les maisons de briques ensoleillées, ils ignoraient le travail du bois, ils vivaient sous terre, comme les fourmis agiles, au fond de grottes closes au soleil. Pour eux, il n’était point de signe sûr ni de l’hiver, ni du printemps fleuri, ni de l’été fertile. Ils faisaient tout sans recourir à la raison.

Eschyle Prométhée enchaîné.

Prométhée reste une figure ambiguë. Il est célébré par Nietzsche dans la “naissance de la tragédie”, à la fois pour s’être opposé aux dieux mais aussi pour avoir fait d’un crime, “la source de ce que nous possédons de meilleur”. Pourtant sous de dehors de rebelle sympathique, il incarne une conception de la technique comme rupture de l’homme avec son milieu.

Martin Heidegger abordera le sujet de la technique dans les années 50. Mais c’est Bernard Stiegler dans les années 90 qui, en intégrant la bioéconomie et les travaux sur la nature thermodynamique du vivant, donnera le premier coup de boutoir au mythe prométhéen (qu’il a largement utilisé par ailleurs). Pour lui, l’humain est un être qui évolue par « exosomatisation » : il déporte ses fonctions vitales dans des outils extérieurs. Dès lors, le processus technique n’est plus distinct du processus général d’évolution.

Stiegler définit la technique comme un pharmakon : elle est à la fois le poison (pollution, aliénation) et le remède (réparation, culture). Si nous nous retirons de l’action par peur de la récupération marchande, nous abandonnons le pharmakon aux mains de ceux qui ne l’utilisent que comme poison.

L’usage du pharmakon n’est pas bon où mauvais. Il crée de l’ordre ou du désordre, stocke ou déstocke de l’énergie. Il est entropique où neguentropique. Ainsi le lien de la technique avec le vivant devient évident : l’usage neguentropique agrade le vivant alors que l’usage entropique le dégrade 

Là où le marché simplifie les écosystèmes pour les rendre rentables (créant de l’entropie, du désordre), l’action humaine consciente réintroduit de la complexité. C’est un acte de résistance technique : utiliser notre génie pour soigner le milieu qui nous porte, plutôt que de le laisser se dissoudre dans l’uniformité du capital.

Une tornade est une structure dissipative (source : Justin1569, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5943918

Philippe Descola  : sortir de la mise en réserve du monde

Alors que les philosophes dissertent, l’anthropologue Philippe Descola donne un second coup de boutoir au mythe prométhéen en montrant que ce système de représentation dans lesquels humain et la nature sont ainsi séparés est une exception. Il existe un monde où technique, nature, culture ne sont qu’une seule et même chose. Et dans la diversité des mondes humains, ils sont la règle. Cela l’amène à affirmer que “la nature n’existe pas”.

Grâce à cette mise en perspective, de nombreux écosystèmes que nous jugions sauvages nous sont enfin apparus comme le fruit de millénaires d’interactions humaines.

La forêt n’est pas une donnée de la nature, c’est un produit de l’histoire.

 Par-delà nature et culture

Nastassja Martin, son élève, souligne que l’indistinction entre l’homme, l’animal, la rivière et la montagne oblige à une responsabilité politique : si nous sommes liés par des fils invisibles mais réels, nous ne pouvons pas rester passifs.

L’action régénératrice s’inscrit ici comme la fin de l’exil. Agir pour un milieu n’est pas une « intervention » extérieure, c’est accepter que nous sommes une espèce compagne. La régénération est l’acte par lequel nous cessons d’être des spectateurs impuissants pour redevenir des habitants engagés. Ce n’est plus « gérer la nature », c’est entrer en négociation diplomatique avec les autres vivants pour restaurer les conditions de notre destin commun.

Production d’oignons des Cévennes

Hubelin : Vers un nouveau récit de l’évolution

Si les travaux de Stiegler et de Descola ont ouvert une brèche dans le mythe fondateur, le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin a sans doute donné le coup de grâce. Il s’est en effet attaché à purger le grand récit de l’évolution des hominines des moments “adamiques” (à l’image de la sortie du jardin d’Éden) qu’il remplace par une évolution lente et laborieuse truffée de tentatives et d’échecs. Il a également mis en lumière de nombreux préjugés politiques dans la façon dont cette histoire de l’homme est racontée. En débusquant avec une égale acuité le  racialisme comme le rousseauisme, il a pu redéfinir l’évolution de notre corps comme un processus qui s’inscrit dans l’unité de l’homme et de son milieu.

Dans la tyranie du cerveau, il décrit par exemple comment  l’invention du feu (technologie) pour pré-digérer les aliments, et de la coéducation prolongée des jeunes (structure sociale), permettent à Homo sapiens d’avoir un cerveau qui consomme autant d’énergie.

Ainsi, l’adaptation du milieu par la socialisation et la technique est un processus continu qui permet des boucles de rétroaction positive avec l’évolution du corps. Il rencontre des limites physiques. La taille du cerveau par exemple reste contrainte par des problèmes mécaniques liés à l’équilibre du corps et à l’enfantement. Il rencontre aussi des limites sociales et techniques. 

C’est ce que met en évidence le chercheur en médecine évolutionniste Daniel Lieberman pour qui, nos pathologies modernes viennent d’un mismatch évolutif. Nous avons créé un environnement de confort passif qui contredit notre nature de transformateurs actifs. Ainsi nous devons faire de l’exercice, des régimes et toute sorte de choses pour nous retrouver du point de vue de la santé en cohérence avec nous même. 

Finalement, c’est bien en considérant la nature comme extérieure à nous même que nous avons abîmé notre santé, une notion qui comme nous le verrons par la suite est centrale dans la recomposition d’une relation au milieu.

Peinture rupestre au sahara (source : franceinfo)

Prendre soin pour se soigner

L’évolution idéologique que nous avons décrite dans cette série a une conséquence concrète. Elle nous amène à tirer un trait d’union entre le soin qu’on porte à notre environnement et celui que nous nous portons à nous-mêmes. La santé que Georges Canguilhem définit comme une tolérance au milieu (être capable de tomber malade et de s’en relever) devient centrale.

Elle l’est dans la permaculture et son « Care the Earth, care the humans, share fairly » mais aussi dans une grande partie de l’agronomie pour laquelle la réparation du métabolisme sol / plantes / animaux est fondamentale.

En 1969, André Voisin, dans Sol, Herbe, Cancer, affirme que « le sol doit être considéré comme un organisme vivant dont on ne peut impunément rompre l’équilibre. Toute exportation d’éléments doit être compensée par une restitution équivalente, sans quoi l’on organise la faillite de la terre et la déchéance de la santé humaine. »

One-Medicine, lancé dans les années 60 par Calvin Schwabe, établit la collaboration étroite entre médecins et vétérinaires pour lutter contre les maladies infectieuses et assurer la sécurité alimentaire.

En 1990, Pierre Weill implémente ce paradigme dans Bleu-Blanc-Cœur, dont l’objectif est de bâtir des filières de production agricole qui contribuent à la santé cardiovasculaire de la population.

Dans les années 2000, One-Medicine intègre la notion de santé environnementale et devient One-Health. Grâce à Olivier Husson, la santé se mesure désormais de la même façon pour tous les êtres vivants. La disponibilité des protons et des électrons dans un système (pH/Redox) devient l’indicateur universel.

Le Care naît en 82 sous la plume de Carol Gilligan puis celle de Joan Tronto. C’est une approche qui fait de la morale un moyen de « maintenir, continuer et réparer notre monde ». Le soin exige de la durée, de l’attention et de la présence. Il est résistant à la marchandisation car il repose sur une responsabilité directe envers un lieu ou un être vivant et non sur un contrat. Comme en permaculture, dans le Care, la morale devient un moyen d’atteindre ses objectifs. Et c’est peut-être cette caractéristique qui marque le début d’une recomposition du monde. L’abandon de l’idéologie prométhéenne qui nous sépare de nous-mêmes ne se manifeste-t-il pas par le fait que la morale n’est plus une contrainte qu’on s’impose, mais devient le moyen le plus direct d’atteindre son but ?

Un peu de lecture

  • René Descartes, Discours de la méthode (1637).
  • John Bellamy Foster, Marx’s Ecology: Materialism and Nature (2000).
  • Karl Marx, Le Capital, Livre I (Section 4, sur la grande industrie et l’agriculture).
  • Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886), notamment l’aphorisme 9 sur la nature
  • Friedrich Nietzsche, prologue de  Ainsi parlait Zarathoustra (1883), pour le concept de « sens de la terre ».
  • Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie (1962) – pour comprendre la distinction entre forces actives (régénératrices) et forces réactives (destructrices).
  • Bernard Stiegler, La technique et le temps, Tome 1 : La faute d’Épiméthée (1994).
  • Bernard Stiegler, Qu’est-ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ? De la pharmacologie (2010).
  • Philippe Descola, Par-delà nature et culture (2005).
  • Nastassja Martin, Croire aux fauves (2019).
  • Baptiste Morizot, Manières d’être vivant (2020).
  • Alessandro Pignocchi, La recomposition des mondes (2019)
  • Daniel Lieberman, L’histoire du corps humain : Évolution, santé et maladies (2015).
  • Jean-Jacques Hublin, Homo sapiens : l’aventure humaine (2012).
  • Richard Wrangham, Catching Fire: How Cooking Made Us Human (2009).
  • Carol Gilligan, Une voix différente (1982).
  • Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care (1993).
  • Pierre Weill, Tous gros demain ? (2007) et ses travaux au sein de l’association Bleu-Blanc-Cœur.
  • Olivier Husson, Redox-pH as a Main Determinant of Plant Health and Resistance to Pests and Diseases (2023).
  • Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme (2019).