
Dans nos posts sur l’agroécologie, une question revient : notre modèle économique permet-il de reconnaître la valeur créée par le vivant ?
Classiquement le capitalisme se définit par un cycle Argent – Marchandise – Plus d’argent (A – M – A’).
Si A’ < A il n’y a pas de profit, donc pas d’investissement. Le système entre en crise (récession).
Si A’ > A : Le stock de capital augmente sans cesse, ce qui nécessite de trouver de nouvelles ressources ou d’augmenter la productivité pour absorber ce capital : c’est ce qui fonde la fonction croissance.
A−M−A′ est purement mathématique. A′ peut croître à l’infini. Mais pour que A devienne M, il faut de l’énergie et de la matière. C’est ce que montre Georgescu-Roegen dans son ouvrage de 1971 : The Entropy Law and the Economic Process, point de départ des théories autour de la bioéconomie, des limites planétaires et de la décroissance.
En 2019, dans « The Hijacking of the Bioeconomy », François-Dominique Vivien |youtube] (et ses coauteurs Béfort, Debref, Nieddu et Giampietro) montrent comment ce terme de bioéconomie a été dévoyé, tant par la vision biotechnologique que par la vision de la biomasse (Bioraffinerie), des approches industrielles qui cherchent à maintenir la croissance en changeant simplement la source d’énergie et de matière.
Si l’idée de « verdir les déserts » ou d’une « biomasse infinie » peut être récupérée par le récit industriel pour dire : « Ne changeons rien à notre consommation, la technologie biologique va créer des ressources illimitées », il faut pourtant qualifier économiquement ce qui se passe lorsqu’on restaure un écosystème ou qu’on remplace une dépense d’énergie par un service écosystémique.
Cette impasse se manifeste concrètement dans nos territoires. Lorsque l’agroécologie régénère les sols, capte l’eau, régule le climat local et produit de la biomasse, elle crée une richesse réelle mais invisible en comptabilité. Elle n’accroit pas le stock de capital.
La spécificité du vivant en tant que structure dissipative est le point de jonction exact entre la thermodynamique de Prigogine et la bioéconomie de Georgescu-Roegen. Alors que le deuxième principe de la thermodynamique (l’entropie) dit que tout tend vers le désordre, le vivant semble faire l’inverse : il crée de la complexité, de l’ordre et de l’information : il « exporte » son entropie.
Contrairement à la flamme qui s’éteint, le vivant cherche activement à maintenir son flux. Il utilise l’énergie pour réparer sa propre structure. Il structure son environnement pour faciliter la capture d’énergie future. Un sol vivant est une structure dissipative qui a réussi à « figer » de l’ordre pour soutenir plus de vie. Le sol n’est alors plus un support de production.
Son aggradation est une forme de « croissance » qui ne suit pas la logique A−M−A′, car elle n’aboutit pas à une accumulation d’argent abstrait, mais à une accumulation de capacités vitales.
Références
Pour une vision plus complète de ce qu’est le capitalisme on peut lire “Quand commence le capitalisme ?” de Jérôme Baschet et “Le capital que je ne suis pas !” de Anne Alombert et Gaël Giraud.
Le sujet de la néguentropie et de la syntropie ont déjà été abordés par l’autoroute de la pluie ici.
Pour approfondir la question, citons “Qu’est-ce que la vie ?” de Erwin Schrödinger, “Thermodynamique, des moteurs thermiques aux structures dissipatives” de Ilya Prigogine.
Le concept est également central chez Bernard Stiegler cf Anne Alombert “Pe/anser l’avenir des sociétés automatiques : la question de la « néguanthropologie » chez Bernard Stiegler”
