L'Autoroute de la pluie

Initiative de réappropriation climatique

Restaurer les rivières par la communauté : Johads au Rajasthan

Comment la mobilisation communautaire restaure les rivières du Rajasthan.

L’image provient de la vidéo accessible ici

L’Inde subit l’assèchement des nappes phréatiques, la dégradation des sols et les températures extrêmes. L’alimentation en eau y dépend étroitement des épisodes de pluies extrêmes de mousson. Les systèmes de stockage de l’eau de pluie sont donc incontournables, surtout au Rajasthan où 84% des nappes phréatiques ont une salinité élevée. Cet État est en première ligne, avec son climat (aride à semi-aride) et sa faible pluviométrie..

En Inde, les initiatives communautaires sur la gestion durable de l’eau fleurissent, en particulier au Rajasthan. Plusieurs vidéos mettent à l’honneur cette mobilisation, dont celles d’Andrew Millison. L’excellent Water Stories revient sur le parcours de Rajendra Singh, le « Waterman of India ».

Travailleur social dans un village reculé du Rajasthan, il a constaté dans les années 1980 les dégâts provoqués par l’abandon des techniques traditionnelles de gestion de l’eau. Il a réalisé l’inefficacité des méthodes modernes et coûteuses de gestion de l’eau (grands barrages et puits profonds). Les nappes phréatiques se vidaient, les rivières s’asséchaient et les habitants étaient contraints de migrer vers les villes.

Il a alors entrepris de redéployer les johads, des bassins de rétention d’eau traditionnels. Ces ouvrages en terre et en pierre, construits par les villageois, recueillent l’eau de pluie, qui s’infiltre lentement et recharge les nappes phréatiques. Des arbres sont plantés autour des plans d’eau pour diminuer l’érosion et améliorer l’infiltration. Surtout, ces johads, peu coûteux, sont construits par les communautés locales qui ont été formées à la gestion durable de l’eau. Des comités de l’eau supervisent les réseaux.

Ces travaux ont amélioré la productivité agricole et la sécurité alimentaire, les villageois exilés ont pu rentrer. Cela a également profité à la biodiversité. Surtout, 13 rivières asséchées ont recommencé à couler. La zone a fortement verdi. Le retour des nuages, permis par un meilleur stockage de l’humidité, a engendré de meilleures pluies. Selon Singh, le climat s’est même stabilisé dans la zone (voir la Publication “Drought, Flood and Climate Change” depuis la page : https://tarunbharatsangh.in/impact/).

Ces progrès spectaculaires ont valu le “prix Nobel de l’eau” à Rajendra Singh en 2015. Celui-ci insiste sur le fait que ces progrès reposent sur des initiatives communautaires, pas gouvernementales ou privées. Ces solutions ont essaimé à travers le territoire. Singh met également en avant le faible coût de ces infrastructures, alors que plus d’un million d’habitants ont bénéficié de la construction de 250.000 johads.

Avec l’intensification des épisodes de pluie extrême en France dans les décennies à venir, la gestion de l’eau doit aussi évoluer en France. Météo France prévoit une augmentation de 15 à 20% de ces épisodes intenses. Les techniques “d’hydrologie douce” doivent se généraliser pour gérer la ressource et résister aux sécheresses croissantes.

Les plantes migratrices

Saviez-vous que, comme les animaux, les végétaux migrent ?
Dans un épisode de l’émission La Terre au carré, l’écologue Didier Alard présente plusieurs stratégies de migration employées par les plantes à travers l’histoire de notre planète.

Comme l’explique le chercheur, les récents progrès des techniques d’analyse (imageries satellitaires, études de parenté à partir de marqueurs génétiques…) ont permis une meilleure compréhension de ces phénomènes.

Contrairement à ce que l’on observe chez les animaux, il n’existe pas d’individus migrateurs chez les végétaux, nécessairement figés. Le déplacement spatial passe par la génération n+1 et la migration se fait “par petits pas intergénérationnels, qui aboutissent finalement à traverser un continent sur des milliers de kilomètres”, décrit Didier Alard.

Dans l’histoire de ces migrations, l’apparition de la graine comme moyen de reproduction, il y a plus de 350 millions d’années, a joué un rôle décisif. Alors que jusque-là, les végétaux dispersaient leur gamètes “comme des petits spermatozoïdes dans la nature”, les plantes à graine ont inventé le principe de la fécondation interne.

Souvent enveloppées dans des fruits, les graines constituent des instruments très efficaces de dissémination. Pour déplacer ces dernières et conquérir de nouveaux territoires, les plantes ont multiplié les stratégies et utilisé différents alliés de circonstance, comme le vent, qui permet par exemple aux graines de pissenlit de voyager sur des dizaines de kilomètres, ou l’eau, vecteur de migration de la noix de coco entre autres.

La migration des végétaux s’est aussi souvent réalisée en coévolution avec des groupes animaux (insectes, oiseaux, mammifères). Didier Alard cite ainsi la technique du velcro, employée par différentes plantes (benoîte, bardane, gaillet) pour voyager en s’accrochant à la fourrure d’animaux.

D’autres espèces, comme le gui, misent sur des stratégies différentes : les graines ou les fruits qui les contiennent sont ingérés par des animaux qui les excrètent ensuite dans d’autres milieux où elles pourront proliférer.

L’être humain a lui aussi participé activement à cette dissémination, depuis le chasseur-cueilleur, qui transportait des plantes d’un endroit à un autre, jusqu’à l’ère moderne. “On passe notre temps à véhiculer des graines un peu partout, sous nos chaussures ou par les transports”, illustre l’écologue.

Loin de se faire au hasard, la migration des végétaux répond le plus souvent à des impératifs environnementaux, notamment l’évolution du climat. La période actuelle représente donc un défi majeur, résumé par Didier Alard en une interrogation : “Les plantes sont-elles assez rapides pour s’adapter au changement climatique ?

Si la migration des plantes a toujours existé, il semble aujourd’hui crucial d’accompagner ce mouvement, par exemple en favorisant l’introduction d’espèces pionnières dans des écosystèmes très dégradés ou en voie de transformation accélérée.

Agriculture de conservation : état des lieux mondial

Quelle diffusion de l’agriculture de conservation dans le monde ?

image 1 et image 2

Dans un article précédent, nous avons présenté les avantages de l’agriculture de conservation (AC), en insistant sur la question hydrique. En permettant une meilleure infiltration et une meilleure utilisation de l’eau, l’AC impacte le climat aux échelles micro et macro-climatiques.

Après avoir émergé aux Etats-Unis suite à une grave crise écologique [2], l’agriculture de conservation s’est étendue à travers le monde. Selon une étude de 2021 [3], “en 2015/2016, la superficie totale des terres cultivées en AC était de 180,4 millions d’hectares, soit 12,5 % de la superficie mondiale des terres cultivées. En 2018/2019, la superficie totale des terres cultivées était de 205,4 millions d’hectares, soit 14,7 % de la superficie mondiale des terres cultivées”.

Voici une revue non exhaustive de ce développement :

  • Alors que le Dust Bowl avait violemment percuté les Etats-Unis, l’agriculture de conservation y a énormément progressé, avec plus de 35% des terres cultivées (données de 2015-16).
  • Environ 39% de l’ensemble des surfaces en AC dans le monde se trouvent en Amérique du sud. Ainsi, au Brésil l’AC s’est développée depuis les années 1970 pour lutter contre l’érosion. Elle couvre 68 millions d’hectares en 2020 (en essor de 3,2% par rapport à 2018).
  • En Australie, selon une étude de 2009, “environ 80 à 90 % des 23,5 millions d’hectares de cultures d’hiver australiennes sont désormais cultivés selon les principes de l’agriculture de conservation« . L’altération des sols et le climat sec ont conduit les agriculteurs à adopter massivement ces pratiques.
  • Au Kazakhstan, environ 75% des terres arables sont menacées (désertification, salinisation, érosion et épuisement des terres). A dater de 2010, environ 10% des terres étaient en agriculture de conservation.
  • En Chine, ”l’érosion due au labour traditionnel a dégradé plus de 50 % des sols agricoles”  alors que moins de 5 % des agriculteurs ont adopté l’AC. Face à l’ampleur de la crise, un plan vise à développer l’agriculture de conservation sur 70% des terres arables du Nord Est. Si l’on se réfère au développement de la lutte contre la désertification et au volontarisme du pouvoir chinois, ce pays pourrait tirer le développement de ces pratiques.
  • En France, l’AC ne concerne qu’environ 4% des surfaces. Les progrès à opérer y sont donc considérables. Toutefois, beaucoup d’agriculteurs déploient au moins un des piliers de l’AC.

L’Agence de l’eau Adour-Garonne, entre autres, soutient fermement le développement de l’agriculture de conservation dans son bassin, ce qui est cohérent avec la situation hydrique du grand Sud Ouest. L’amélioration de l’utilisation de l’eau est vitale pour freiner l’aridification des départements les plus méridionaux.

Agriculture de conservation : quels bénéfices pour les sols et le climat ?

L’agriculture de conservation (AC ou ACS) présente de nombreux avantages. Alors que l’humidité des sols est centrale pour le climat et que l’agriculture occupe de larges surfaces (54% du territoire français), l’AC constitue une des seules techniques agroécologiques et mécanisables à même d’optimiser les interactions sol-climat.

L’AC est fondée sur trois piliers : couverture permanente des sols, diversification des cultures et absence de labour (ou travail très superficiel des sols). Créée aux Etats-Unis après le Dust Bowl, l’agriculture de conservation améliore la santé des sols. Elle est particulièrement utile face à l’érosion (hydrique et éolienne). Pour autant, alors qu’au moins un tiers des sols est dégradé dans le monde, ces pratiques peinent à se généraliser, malgré des progrès notables, en France notamment. Dans son récent rapport, le Shift Project prône d’ailleurs son développement.

Généralement, les exploitations appliquent un des piliers, mais rarement les trois. L’AC se caractérise par sa technicité et par l’hétérogénéité des pratiques, en fonction des climats et des sols. Le Graal pour tout praticien est de parvenir à l’agriculture biologique de conservation (ABC). En France, Konrad Schreiber, ainsi que les Décompactés de l’ABC (avec notamment Quentin Sengers), travaillent à se passer d’intrants chimiques et du labour.

Voir à ce sujet la chaîne Youtube de Verre de Terre Production et l’excellent état de la recherche par Wiki Triple Performance.

L’agriculture de conservation limite sensiblement l’érosion : la vitesse d’infiltration de l’eau double en moyenne selon une étude ARVALIS publiée par l’INRAE. Les surfaces couvertes en permanence lissent les effets des épisodes de pluie extrêmes. L’AC augmente de 15 à 20% l’efficience d’utilisation de l’eau par rapport aux systèmes traditionnels, voire jusqu’à 45%. En effet, plus d’eau s’infiltre, moins d’eau est perdue par l’évaporation du sol et le ruissellement. Qui plus est, l’AC favorise le développement racinaire. En ne perturbant pas la vie du sol, les vers de terre et microorganismes y prospèrent. Les interactions sol-plante-microorganismes sont favorisées, ce qui améliore l’utilisation de l’eau.

En 2012, les Etats-Unis ont connu une grave sécheresse. Pourtant, une “augmentation moyenne du rendement de 9,6 % pour le maïs cultivé après une culture de couverture et une augmentation de 11,6 % pour le soja” [8] a été reportée par les agriculteurs en AC, grâce à l’augmentation de l’humidité des sols. Le coût des couverts végétaux est alors couvert par les cours agricoles élevés. L’AC a donc des impacts économiques et de résilience évidents.

Dans une perspective territoriale, l’AC en renforce la robustesse et bénéficie au climat. Des sols couverts en permanence favorisent une évapotranspiration régulière. Une meilleure humidité des sols accroît les probabilités de précipitations. Enfin, les risques d’inondations sont atténués.

Généraliser l’agriculture de conservation, et, plus globalement, toutes les approches permettant l’intensification agroécologique, devient urgent.

Cerrado : la déforestation qui menace le climat brésilien

Les changements dans les modes d’occupation des sols impactent le climat du Cerrado brésilien.

Pourtant, le biome du Cerrado est crucial, tant pour la biodiversité que pour sa régulation climatique. Cet immense territoire (1,5 million de km2), principalement situé au Brésil, se caractérise par un paysage de savanes et par son exceptionnelle biodiversité.

Raquel Carvalho, de l’Instituto Centro de Vida, précise que le Cerrado “est considéré comme une ‘forêt inversée’, avec un réseau de racines très puissantes, qui stockent beaucoup de carbone atmosphérique”. En effet, 70% de sa biodiversité se trouve sous terre. Les réseaux racinaires performants permettent également une gestion hydrique efficace.

En effet, le Cerrado est crucial dans le cycle hydrologique du Brésil. Ses nombreux cours d’eau alimentent deux tiers des bassins hydrographiques du pays. Certains des plus grands fleuves sud-américains et les grands affluents de l’Amazone y prennent leurs sources. Cette zone est étroitement interconnectée avec l’Amazonie et ses fameuses “rivières volantes”. Elle abrite également une partie de l’aquifère Guarani, un des plus grands réservoirs d’eau douce d’Amérique du Sud.

Pourtant, c’est devenu un front pionnier où la déforestation atteint des records. En 2023, le taux de déforestation y a dépassé celui de l’Amazonie. Les propriétaires terriens peuvent convertir jusqu’à 80% de leurs terres en surfaces agricoles, surtout pour cultiver le soja et l’élevage bovin. Alors qu’il avait longtemps été épargné du fait d’un accès difficile et de terres relativement pauvres, le Cerrado est désormais en grand danger.

Carte issue de l’étude « Fostering water resource governance and conservation in the Brazilian Cerrado biome »

Une étude parue en 2022, “Cerrado deforestation threatens regional climate and water availability for agriculture and ecosystems”, évalue la situation en combinant données satellitaires MODIS et cartes annuelles d’utilisation et de couverture terrestres (période 2006-2019). Les impacts des défrichages sur le climat régional se font déjà ressentir :

  • + 3,5 °C d’augmentation de la température moyenne de surface terrestre (LST)
  • + 1,9 °C de température moyenne de l’eau
  • – 40% environ d’évapotranspiration
  • – 20% environ d’humidité relative annuelle moyenne
  • – 10 % d’eau recyclée dans l’atmosphère chaque année

Une autre étude de 2022 ajoute : “les plus grandes tendances au réchauffement et à l’assèchement en Amérique du Sud tropicale au cours des quatre dernières décennies sont observées précisément dans la région de transition Amazonie orientale-Cerrado, où elles induisent un retard de la saison des pluies et aggravent les conditions de sécheresse sévère au cours de la dernière décennie”. On le voit bien, Amazonie et Cerrado sont étroitement imbriqués.

Il est temps de reconnaître l’impact des modes d’occupation des sols sur le climat. L’agroécologie, n’en déplaise à certains, doit être au cœur de l’adaptation des territoires.

Végétation et climat : comment les plantes atténuent le réchauffement

La qualité de la couverture végétale permet d’atténuer les aléas climatiques. Cette relation est établie par de nombreuses études, dont voici un aperçu.

L’étude de 2022 “Biodiversity mediates ecosystem sensitivity to climate variability” démontre que la diversité végétale atténue la sensibilité des écosystèmes aux variations climatiques. La complémentarité fonctionnelle des espèces permet une optimisation des flux hydriques et énergétiques. Cette étude repose sur l’étude de plus de 57 500 espèces végétales et des observations de télédétection dans l’hémisphère occidental.

Une autre étude, “Vegetation-based climate mitigation in a warmer and greener World”, s’attache à quantifier le potentiel de régulation climatique offert par les végétaux, selon différents scénarios d’émissions de CO₂. Selon les modélisations, le verdissement pourrait atténuer le réchauffement terrestre de 0.71°C d’ici 2100 dans un scénario de fortes émissions. Ce résultat est loin d’être anodin quand on sait que “chaque dixième degré compte”, comme le rappellent inlassablement les scientifiques engagés sur ce sujet.

En se plongeant dans l’étude du climat passé, des résultats forts instructifs apparaissent également. C’est le cas de l’étude “Geographic range of plants drives long-term climate change”. Publiée en 2024, elle est le fruit d’une collaboration pluridisciplinaire d’une équipe de chercheurs britanniques. Malgré des limites relevées par les auteurs, cette modélisation paléoclimatique innovante montre que la distribution spatiale des végétaux influence davantage le climat que leur seule productivité biologique.

En effet, la Pangée, le supercontinent rassemblant la quasi-totalité des terres émergées jusqu’au début du Jurassique, avait un climat majoritairement aride. Cette configuration géographique aurait limité l’effet régulateur des plantes en réduisant leur aire de répartition géographique. Selon les auteurs, la fixation du carbone aurait été plus faible et la concentration de CO₂ dans l’atmosphère presque deux fois plus élevée que ce que les modèles avaient précédemment prédit. Cette perspective géohistorique est cruciale pour comprendre les interactions biosphère-géosphère, même si la complexité de cette modélisation à l’échelle planétaire et couvrant des millions d’années invite à la prudence.

Ces travaux soulignent les difficultés pour la modélisation climatique d’intégrer pleinement les rétroactions biophysiques. La conciliation des approches réductionnistes (modèles de circulation générale ou GCM) et des théories systémiques (autorégulation biotique) constitue un défi important pour la recherche. L’unification des paradigmes biophysiques et biochimiques en climatologie est plus que jamais nécessaire.

L’Autoroute de la Pluie entend stimuler l’intensification agroécologique, et, plus largement, susciter la prise de conscience sur l’importance des interactions sol-végétation-climat par la vulgarisation scientifique.

Biodiversité et rendements agricoles : ce que dit la science

La biodiversité au secours des rendements agricoles ?

Dans un contexte d’essoufflement des rendements agricoles, plusieurs expériences de terrain montrent que favoriser la réintroduction de la biodiversité pourrait aider à inverser la tendance.

Un article du Monde d’octobre 2024 présente les travaux de l’écologue Marie-Charlotte Anstett, qui a réintroduit des insectes pollinisateurs sur des cultures de cassis en chute de productivité en Bourgogne, avec des résultats spectaculaires : les rendements des pieds concernés sont en effet désormais “plus de trois fois plus importants que ceux des plants témoins” !

Le directeur de recherche au CNRS Vincent Bretagnolle a également travaillé sur ce sujet dans sa zone atelier des Deux-Sèvres. Il a notamment étudié en situation l’impact des pollinisateurs sur les rendements des cultures de colza et de tournesol.

Les conclusions, basées sur plusieurs centaines de parcelles étudiées sur quatre années successives, indiquent qu’abeilles et pesticides sont à peu près équivalents dans leur capacité à augmenter les rendements, affirmait en 2019 le chercheur. Mais d’un point de vue économique, les abeilles sont plus efficaces, tout simplement parce qu’elles sont ‘gratuites’.”

Le rôle décisif joué par les pollinisateurs dans le développement des végétaux a par ailleurs été abondamment étudié par la science. En 2016, un rapport de l’IPBES affirmait que 75% de nos cultures alimentaires et près de 90% des plantes sauvages à fleurs dépendent, au moins en partie, de la pollinisation par les animaux.

Certains agronomes contestent toutefois la validité scientifique d’une corrélation directe entre pollinisation et rendements, qui reposerait sur des “simplifications abusives” liées aux écueils des méthodes statistiques utilisées. Ces limites doivent être prises en compte. Il n’existe pas de solution miracle au problème agricole.

Continuer à explorer la piste d’une agriculture en meilleure harmonie avec le vivant, comme le fait depuis plus d’une vingtaine d’années The Jena Experiment, n’en demeure pas moins pertinent. Implantée en Allemagne, sur un terrain de 10 hectares divisé en 400 parcelles, cette initiative lancée en 2002 étudie les processus écosystémiques sur le long terme, dans une perspective agricole.

https://www.institutparisregion.fr/nos-travaux/publications/agriculture-et-biodiversite/

Ces recherches ont notamment mis en évidence les interactions positives entre espèces végétales et animales, qui ne se limitent d’ailleurs pas aux pollinisateurs. Ces recherches indiquent que la réintroduction d’une variété végétale permet de réamorcer un cycle vertueux de développement d’espèces interdépendantes.

Le projet de l’Autoroute de la Pluie, qui cible notamment l’implantation de 40 arbres par hectare, s’inscrit résolument dans cette approche : proposer des solutions fondées sur la nature pour favoriser le retour de la biodiversité sur des territoires qui souffrent de sa disparition.

Forêt du Congo : son rôle vital pour l’agriculture africaine

Sans la forêt du Congo, quelles agricultures en Afrique ?

L’étude “African rainforest moisture contribution to continental agricultural water consumption”, parue en 2024, souligne l’impact des forêts dans l’agriculture africaine. Elle utilise des modèles de suivi de l’humidité des forêts tropicales pour analyser leur contribution aux précipitations agricoles (période 2008-2017). Les zones sources et émettrices d’eau sont identifiées à une résolution de 50 km², l’étude appelant d’ailleurs à la production d’analyses plus fines.

Les auteurs sont issus du Potsdam Institute for Climate Impact Research (pas présents sur LinkedIn), de l’université d’Oxford pour Maganizo Kruger Nyasulu et du Stockholm Resilience Centre pour Ingo Fetzer, Lan Wang-Erlandsson, Fabian Stenzeln et Johan Rockström. Ce dernier a grandement contribué à médiatiser le concept de limites planétaires, qui s’applique ici à l’eau verte.

Le lien entre végétation et précipitation est amplement documenté. Pour autant, cette étude apporte un éclairage fin sur les interdépendances entre espaces agricoles et forestiers, alors que la déforestation du bassin du Congo est galopante. En Afrique, l’agriculture est pluviale à 80%. Or, les pluies sont alimentées par l’évapotranspiration forestière, avec des variations géographiques assez marquées.

Ainsi, l’Est de l’Afrique reçoit surtout des précipitations de la mer Rouge, quand plusieurs pays enclavés d’Afrique centrale sont très dépendants de l’humidité issue de la forêt du Congo:  “bien que la majeure partie de la superficie de la forêt tropicale se trouve en RDC, de nombreux pays voisins dépendent largement de l’humidité de la forêt tropicale pour leur agriculture pluviale (…), l’humidité de la forêt tropicale représente environ 10 à 20 % de l’utilisation de l’eau agricole.” Le Gabon et les autres pays limitrophes de cette forêt sont particulièrement tributaires de cette source d’humidité.

L’étude insiste sur l’urgence de disposer d’une gouvernance solide pour conserver et gérer la forêt tropicale du Congo. Sans cette source d’humidité, les précipitations diminueront dans une large partie de l’Afrique subsaharienne :  “l’humidité des forêts tropicales étant souvent recyclée plusieurs fois, chaque maillon brisé de cette chaîne entraînera une réduction de l’apport d’humidité sous le vent.” L’intégration du recyclage de l’humidité dans les politiques mondiales de l’eau et de l’agriculture devient vitale.

En outre, le “changement d’affectation des terres affecte la quantité d’humidité disponible pour l’agriculture et peut entraîner une réduction de 7 à 17 % des rendements des cultures dans les principaux paniers alimentaires, comme la région du Sahel”. Loin d’être anecdotique, l’état des forêts conditionne la sécurité alimentaire de tout un continent.

Ne faut-il pas développer l’agroforesterie massivement pour, notamment, diminuer la pression sur les forêts, en Europe comme en Afrique ?

Agroforesterie d’urgence : méthode de plantation rapide face au climat

L’agroforesterie d’urgence : qu’est-ce que c’est ?

La perte de bocages et le rôle pivot de l’arbre dans les systèmes climatiques et agricoles sont très documentés. L’agroforesterie classique dont nous aurions besoin aurait dû être plantée il y a 50 ans. Mais, au contraire, elle a été détruite. Pourtant, disposer rapidement de systèmes agroforestiers permettrait de faire face à la dégradation rapide du climat. Ainsi, le climatologue Christophe Cassou alertait en 2023 sur la possibilité de faire face à des températures de 50° à l’ombre l’été en Europe.Comment, dès lors, éviter que toutes les cultures ne déperissent pas immédiatement ?

“L’agroforesterie d’urgence” vise à mettre rapidement en sécurité un territoire par la génération d’ombre intermittente et une meilleure disponibilité hydrique. Cette méthode, initiée par Cédric Cabrol, ne prétend pas être aboutie, mais à amorcer le dialogue de la robustesse avec les agriculteurs. Car c’est la co-construction qu’il faut viser, le monde agricole en ayant assez qu’on lui dise quoi faire.

Certains acteurs proposent parfois des approches rigides, alors qu’il faut justement initier un dialogue entre secteurs (agricoles, scientifiques, économiques et publics). La méthode décrite ici doit enrichir un panel de solutions, pas dicter la gestion à la parcelle. Sans appropriation, il n’y aura pas de progrès.

  • La proposition de l’agroforesterie d’urgence est donc d’aider à mettre des territoires en sécurité
  • Pour cela, des arbres pionniers sont utilisés pour leurs facultés d’adaptation et de résilience
  • Ces arbres présentent l’avantage d’une croissance particulièrement rapide. Ainsi, sans s’attarder sur le polémique paulownia, le peuplier peut atteindre 7 mètres en 3 ans (Voir l’étude “Plantation de peupliers à grande profondeur dans les dunes du delta du Pô)
  • Le bouturage très profond est visé, les boutures disposant d’un chevelu racinaire à 2 mètres de profondeur dès la plantation
  • Le nettoyeur haute pression (ou “karcher”) permet une plantation très rapide
  • L’idée est de couvrir la plus grande surface possible avec des méthodes ultra efficientes plutôt que de faire de la “sur-qualité” sur un petite surface
  • Une densité de 40 arbres à l’hectare est visée (en ligne avec la préconisation de l’AFAF et du Centre de Développement de l’Agroécologie), soit en théorie 30% des sols remis sous la canopée. Cela permet une consommation d’eau assez faible et une captation de rosée efficace. Le gain en humidité du sol stimulera alors la pluviométrie (Voir, notamment, cette étude sur la relation entre humidité des sols et probabilités de pluie).
Images issues de l’étude sur le bouturage très profond des peupliers

Pour qu’un tel système soit massivement adopté, l’appropriation est critique. Le planteur doit être dépassé par ses arbres dans l’année qui suit la plantation, pour qu’il organise joyeusement un apéro “sous ses arbres” en août. Cette satisfaction rapide est un facteur important à l’ère de l’instantanéité. Elle suscite l’envie de ses pairs afin qu’ils répliquent cette approche.

Enfin, l’agroforesterie d’urgence vise à sécuriser les revenus, mais aussi à les augmenter. Alors que la pression sur la biomasse s‘accroît [5], le bois agricole présente un immense potentiel.

Plateau de Loess, verdissement et économie

Quelle est la relation entre la restauration écologique d’un territoire et son développement économique ?
Nous avons déjà documenté les résultats spectaculaires du reverdissement du Plateau de Loess, en Chine, notamment pour l’amélioration de la disponibilité hydrique.

L’image provient de l’étude “High quality developmental approach for soil and water conservation and ecological protection on the Loess Pateauaccessible ici

Le succès de cette restauration nous conduit à en évaluer l’impact économique, sans pour autant prendre pour argent comptant les agences étatiques chinoises. Malgré ces réserves, certaines études permettent d’évaluer la situation après plusieurs décennies de restauration écologique à grande échelle. Le devenir de cette zone après ce verdissement spectaculaire occupe d’ailleurs de nombreux chercheurs chinois.

Selon une étude de 2021, “l’état de l’environnement naturel du Plateau de Loess affecte à la fois la survie et le bien-être de plus de 100 millions de personnes”. Cette restauration a permis de lutter efficacement contre l’érosion et à la désertification. La couverture végétale a doublé (32 % du territoire en 1999 à 64 % en 2019). La structure industrielle a été optimisée et les terres arables sont devenues plus productives. En outre, avec la mise en œuvre du programme « Grain for Green », le revenu agricole moyen a plus que doublé, le revenu non agricole augmentant de 60%.

Une étude de 2023 explore le compromis entre restauration écologique et croissance économique : le PIB y a été multiplié par 9 au cours des quatre dernières décennies. Les chercheurs parlent de “situation gagnant-gagnant entre la conservation des sols et le développement économique”. Toutefois, l’essor économique a été spectaculaire pour toute la Chine. Malgré des progrès notables, le Plateau de Loess, comme la plupart des régions enclavées, est en retard par rapport à la moyenne nationale.

Une autre étude de 2023 évalue la valeur des services écosystémiques à l’échelle du bassin de la rivière Beiluo, situé dans la zone. La valeur du services écosystémique y a augmenté de 3,2 milliards USD (hausse de 54,16 % entre 1975 et 2015). Selon les auteurs, la préservation écologique n’a pas notablement perturbé la production agricole, même s’ il existe des conflits d’usages (arbitrages entre restauration écologique et agriculture).

Image issue de cette étude

 Enfin, face aux contraintes écologiques du Plateau de Loess et à l’essor de l’urbanisation, la Chine utilise un “modèle de sécurité écologique” afin d’y garantir la stabilité écologique, à travers le suivi d’une trame de corridors écologiques. La Chine jouit ainsi d’une grande expérience sur ces sujets, avec une planification et une évaluation cartographique fine.

Paradoxalement, l’état de dégradation avancée des sols conduit à faire de la Chine un leader en matière de génie écologique et de lutte contre la désertification.

On le voit, les projets de restauration écologique de grande envergure ne viennent pas grever l’économie et les arguments de réalisme économique de certains lobbys démontrent toute leur vacuité.

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