Initiative de réappropriation climatique

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Biocroûtes : ces communautés vivantes qui couvrent 12% des terres

Crédit photo: USGS

Connaissez-vous les biocroûtes ? Largement méconnues, ces communautés d’organismes vivants couvrent pourtant 12% des surfaces émergées du globe.

Après avoir dressé un panorama des caractéristiques hydrologiques et climatiques des mousses, examinons en détail les biocroûtes.

Les croûtes biologiques du sol, ou biocroûtes, résultent d’une alliance entre mousses (et d’autres bryophytes), champignons, lichens, cyanobactéries, et algues, en proportions variables. Selon les cas, cette couche biologique représente quelques millimètres à 15 cm d’épaisseur de sol. Les biocroûtes sont principalement situées en milieu aride et semi aride et couvrent 17,9 millions de km2. On les trouve jusqu’en Antarctique.

Image issue de cette étude

Ces communautés photoautotrophes bien spécifiques remplissent plusieurs fonctions écosystémiques d’importance : 

  • stabilisation du sol (érosion)
  • réduction des émissions de poussières

En outre, elles impactent positivement les principaux cycles naturels.

 Le cycle de l’eau 

Comme nous l’avons vu dans le post précédent sur les mousses, les biocroûtes régulent la rétention, l’infiltration et la redistribution de l’eau dans les écosystèmes. En couvrant le sol, elles le protègent aussi du risque de battance.

 Le cycle du carbone

Les biocroûtes capturent environ 2,6 milliards de tonnes de CO₂ annuellement et représentent environ 7% de la production primaire nette des organismes terrestres mondiaux. La photosynthèse des biocroûtes demeure active même avec très peu d’eau, grâce à des capacités de captation du brouillard et de la rosée.

Le cycle de l’azote

Les biocroûtes jouent un rôle clé dans la fixation de l’azote dans les écosystèmes désertiques grâce aux cyanobactéries, qui le transforment en nutriments disponibles pour les plantes.  Les biocroûtes fixent 40% de l’azote biologique terrestre. Ces communautés peuvent donc contribuer à la régénération de sols dégradés et influent largement sur les cycles biogéochimiques à l’échelle planétaire.

Ces fonctions régulatrices sont menacées : le réchauffement pourrait réduire leur couverture de 25 à 40% d’ici 2070. Face à ce constat, des initiatives émergent, alors que la “Décennie des Nations unies pour la restauration des écosystèmes 2021-2030” est censée battre son plein.

 C’est notamment le cas de l’emblématique Plateau de Loess, en Chine. Cette zone  a fait l’objet de l’ambitieux programme “Grain for Green” de restauration écologique [voir ici et ]. En plus d’améliorer la disponibilité en eau, la réhabilitation des biocroûtes y sert également à stabiliser les sols et à limiter les tempêtes de poussière qui menacent la Chine depuis des décennies. L’ampleur des projets mis en œuvre et la forte disponibilité d’étude à ce sujet mérite d’y consacrer un post prochainement.

Mousses : 25 mm de pluie stockés et 91% de ruissellement en moins

Pour les crédits photos et ce qu’elles racontent, voir la fin de l’article

Jusqu’à 25 mm de pluie stockés dans quelques centimètres de mousse.

Les mousses ont un impact sur le cycle de l’eau et le climat local bien supérieur à ce que leur taille laisse supposer. Une étude de 2019 menée dans les forêts de nuages du Pérou a quantifié que les mousses pouvaient stocker l’équivalent d’une averse significative.

Les mousses font partie du groupe des bryophytes (avec les hépatiques et les anthocérotes). Ces plantes sans système vasculaire figurent parmi les pionniers de la colonisation de la terre ferme initiée par les algues.

Les bryophytes représentent le second plus grand groupe photosynthétique sur Terre. Ainsi, les mousses sont présentes sur tous les continents et regroupent plus de 10.000 espèces. Enfin, la biomasse contenue dans le genre de mousses “Sphagnum” , vivantes et mortes, est supérieure à celle de tout autre genre de plantes sur Terre.

Les mousses ont des caractéristiques impressionnantes : 

  • énormes capacités de rétention d’eau
  • captation du brouillard et de la rosée 
  • lutte contre l’érosion
  • stockage du carbone dans les sols
  • capacité à pousser sans substrat de sol (qu’elles contribuent d’ailleurs à former)
  • purification de l’air
  • grande résilience (une mousse peut se réhydrater après dessiccation totale, la “reviviscence”)

Bien que menacées par le dérèglement climatique, les mousses ont d’incroyables facultés hydrologiques. Selon une étude expérimentale, les mousses ont permis de réduire le ruissellement de surface de 91 % et l’érosion du sol de près de 100 %, tandis que la quantité d’eau percolée a augmenté de 85 % comparé à des sols nus. Selon la revue bibliographique de cette étude, les capacités de stockage en eau vont de 100 à 5 000 % de leur poids sec, selon les espèces.

Dans un cas spécifique (“prairie à tussacks”, Nouvelle-Zélande), les bryophytes constituent 4% de la biomasse végétale mais sont le deuxième contributeur au stockage d’eau par les plantes.

L’étude “The global contribution of soil mosses  to ecosystem services” quantifie leur impact sur le stockage carbone. Selon cette modélisation, les mousses pourraient stocker jusqu’à  6,43 Gt de carbone supplémentaires par rapport à des sols laissés nus. Le carbone stocké dans le sol grâce aux mousses équivaut à 6 fois les émissions annuelles mondiales liées aux modifications d’usage des sols.

Une fois de plus, le règne végétal recèle des solutions décisives. Il est plus que jamais nécessaire de laisser au maximum des forêts en libre évolution afin qu’elles atteignent une maturité écologique suffisante pour se couvrir de mousses.

Pour cela, nous prônons un large développement de l’agroforesterie. En effet, la hausse de production de bois agricole permettrait de nettement réduire les pressions sur des forêts qui gagneraient en robustesse.

Et vous, vous connaissez des projets qui tirent parti des pouvoirs des mousses ? A quand des plans d’adaptation climatiques qui intègrent les mousses ?

Crédits photos et détails :
Image 1 :
L’image en haut à gauche vient d’un reportage de France 3 à la découverte de la forêt humide des mousseuses à La Ferté-Vidame (Eure-et-Loir)
L’histoire de cette « mangrove tempérée » est d’ailleurs croustillante :
« En 1826, Louis Philippe, propriétaire du château de la Ferté-Vidame, aménage le domaine, fait relever le mur d’enceinte, remettre en état les pièces d’eau et installe un système de drainage pour assécher une partie de la forêt. Le mauvais fonctionnement du système entraîne une stagnation de l’eau et permet à la végétation et aux animaux de s’installer dans une ambiance tropicale, sorte de mangrove étrange et mystérieuse. »

Image 2 :
L’image en haut à droite est accessible ici.
Elle montre des gamétophytes de sphaigne qui se développent immergés dans l’eau.
Tarpinian , CC-BY-NC .

Image 3 :
L’image de bas à gauche provient de Wikimedia Commons

Image 4 :
L’image en bas à droite est accessible ici
Elle montre d' »étranges cellules vides des feuilles de sphaigne [qui] abritent des algues ! Ces grandes cellules vides confèrent à la sphaigne son immense capacité de rétention d’eau. »

Bonus : une prairie à tussacks

L’image provient de Wikipedia

Sol nu : impacts sur la température et le climat

Photos prises par Mael Bertholom

A chaque canicule, des images chocs montrent l’impact positif de la végétation sur la température en ville. Il en va de même dans les milieux agricoles et forestiers.

Les photos illustrant ce post sont des manifestations concrètes du pouvoir du végétal et de sols en bonne santé pour atténuer les fortes chaleurs. Elles ont été prises en Bretagne le 29 juin 2025 à 14h50 par Mael Bertholom, que nous remercions chaleureusement.

Dans le cas de ces illustrations, peut-on parler de béton vert, alors que la température sol agricole est du même ordre de grandeur que celle de l’asphalte ?

Un sol laissé à nu impacte directement la température ressentie, mais aussi le climat. Ce choix délibéré de gestion culturale interroge alors que, comme notre dernier article l’explique, “le sol peut jouer le rôle de climatiseur ou de radiateur, selon l’humidité disponible et les conditions atmosphériques”.

Ce constat permet d’introduire la notion de ratio de Bowen, soit le rapport entre le flux de chaleur sensible (qui réchauffe l’air) et le flux de chaleur latente (lié à l’évaporation de l’eau). Moins un sol est en mesure de relâcher de l’humidité, plus le ratio de Bowen est élevé. La chaleur latente est basse, la chaleur sensible domine donc. C’est du rayonnement infrarouge local.

Couvrir systématiquement les sols à donc un effet de rafraîchissement immédiat, mais aussi un effet tampon.

Les résultats d’une étude scientifique de 2023, “Enhanced stability of grassland soil temperature by plant diversity”, démontrent que des leviers existent pour atténuer les effets délétères du dérèglement climatique sur les sols. Un utile résumé en français est disponible.

Cette étude a été menée sur le site de l’expérience de Iena, à partir de “l’analyse exhaustive d’un ensemble de données continues sur 18 ans, issues d’une expérience sur la biodiversité des prairies, avec des résolutions spatiales et temporelles élevées”. Ces résultats sont donc particulièrement robustes.

ll en ressort “que la diversité végétale agit comme un tampon naturel, empêchant le réchauffement du sol par temps chaud et son refroidissement par temps froid”.

Dans le détail, la température du sol des communautés végétales avec 60 espèces était de 5,04 degrés C° inférieure à celle des parcelles à sol nu. Cette différence de température est plus de deux fois supérieure à celle qui existe entre les monocultures et le sol nu, pour les mêmes périodes.

Les chercheurs ajoutent que ces effets s’accentuent à mesure que les communautés végétales gagnent en maturité. En outre, plus les extrêmes sont marqués, plus cet effet tampon fonctionne.

Climat, pratiques agricoles et biodiversité sont donc indubitablement liés. A nous, collectivement, de le rappeler aux sphères dirigeantes !

Pâturage tournant dynamique : régénérer sols et prairies

Source photo

Tirer parti des interactions entre mondes végétal et animal contribue à fortement régénérer nos sols et booster la production agricole.

Le premier article de cette série présente la technique du pâturage tournant dynamique (PTD), qui bénéficie aux éleveurs, tant sur le plan économique qu’environnemental.

Le principe du PTD est de découper la zone de pâturage en petites unités, les paddocks (de 0,5 à 2 hectares), et d’organiser une rotation rapide des animaux entre ces parcelles afin que le troupeau ne revienne sur un paddock que lorsque son herbe est régénérée.

Idéalement, les animaux restent environ une journée par parcelle, et jusqu’à 3 jours maximum, évitant ainsi le surpâturage des jeunes repousses. Les paddocks bénéficient ainsi d’un repos de 21 à 90 jours selon la saison, permettant aux plantes de reconstituer leurs réserves via la photosynthèse.

La rotation des parcelles est notamment ajustée en fonction de la vitesse de pousse de l’herbe, elle-même directement influencée par le cycle des saisons et les conditions météorologiques, afin de limiter les refus et d’améliorer la qualité de l’herbe pâturée.

L’objectif est que les animaux mangent le plus possible une herbe présentant trois feuilles formées. À ce stade, la plante a accumulé suffisamment de réserves pour repousser rapidement après la coupe. Plus nutritive et digestive, elle présente par ailleurs une valeur nutritionnelle optimale.

Comme l’indique Carole Merienne, conseillère en agroécologie à la Chambre d’agriculture de Haute-Garonne, la pratique du PTD vise à « mettre en adéquation la part d’herbe pâturée avec le besoin animal, augmenter la quantité d’herbe par hectare, le rendement de la prairie ».

Outre la perspective d’obtenir finalement une viande ou un lait de meilleure qualité, la technique du PTD offre aussi aux éleveurs des avantages économiques dans la gestion de leur exploitation

Elle permet une réduction du besoin d’apport extérieur en azote, grâce à la décomposition des déjections animales, et une meilleure résilience face aux parasites, grâce à la rotation régulière des animaux qui perturbe leur cycle de vie.

L’augmentation de la productivité de la prairie fournit aussi aux éleveurs des stocks de fourrage sec pour les périodes de soudure. En valorisant les excédents par la fauche, ces derniers peuvent donc tendre vers une autonomie quasi-complète.

Les bénéfices du PTD se font en outre sentir sur le plan environnemental :

  • maintien d’un couvert végétal diversifié
  • création d’habitats différenciés favorisant la microfaune du sol

La recomposition des sols constitue l’un des apports écologiques les plus intéressants associés à cette pratique, qui améliore leur capacité d’infiltration de l’eau, mais aussi de stockage de carbone.

A bien des égards, la technique du PTD s’impose ainsi comme un exemple probant de solution fondée sur la nature pour un secteur de l’élevage confronté à d’importants défis.

Vite, massifions l’agroécologie !

Feux de forêt : les géorisques en cascade sur les sols brûlés

Pourquoi il faut protéger les sols victimes des feux de forêts !

L’image vient de cette étude

En altérant les propriétés du sol, les feux de forêts peuvent générer des géorisques en cascade, menaçant les écosystèmes au-delà des incendies proprement dits.

Une étude publiée en février 2024 par l’Union américaine de géophysique s’est penchée sur la question, en synthétisant des dizaines de travaux récents sur les conséquences de différents feux de forêt sur les écosystèmes touchés.

Les auteurs expliquent comment les incendies affectent les attributs critiques des sols (structure, perméabilité, stabilité), modifiant ainsi leurs propriétés mécaniques, hydrauliques, chimiques, biologiques et thermiques. Ces altérations augmentent la vulnérabilité des écosystèmes à divers géorisques post-incendie (glissements de terrain, inondations, érosions).

L’élimination de la végétation peut ainsi “favoriser l’infiltration en réduisant l’interception des précipitations par la canopée, tout en réduisant potentiellement la transpiration des eaux souterraines stockées”.

Ces altérations hydrologiques, combinées à la diminution de la résistance mécanique des racines, peuvent entraîner une instabilité des pentes sous forme de glissements de terrain superficiels si le rétablissement du paysage est lent”, poursuivent les chercheurs.

En janvier 2019, ce mécanisme a par exemple provoqué des glissements de terrain généralisés sur une zone de 70 km² des monts San Gabriel, en Californie, dont les sols avaient été fragilisés par plusieurs incendies survenus entre trois et dix ans plus tôt.

Les feux de forêt peuvent aussi entraîner “le dépôt de cendres hydrophobes et, par conséquent, une augmentation des éclaboussures de pluie associées à un ruissellement amplifié et à un risque d’inondation, ainsi qu’un dépôt accru de sédiments dans les chenaux d’ordre supérieur, augmentant ainsi le risque de coulées de débris”.

Ce cas de figure s’est produit en janvier 2018, également en Californie, avec des conséquences tragiques. A la suite de fortes pluies sur des terres brûlées par un feu de forêt survenu en décembre 2017, une monstrueuse coulée de débris a ravagé une partie de la ville de Montecito, causant 23 décès.

Pour éviter de tels drames, les auteurs de l’étude exhortent les communautés scientifiques, politiques et techniques à “collaborer pour combler les lacunes de la littérature concernant le comportement et la réponse des sols brûlés soumis à des facteurs de stress” et soulignent que des progrès doivent être faits en matière de “compréhension du calendrier de rétablissement des différentes propriétés des sols et des paysages après les feux de forêt”.

A terme, mieux comprendre ces mécanismes pourrait permettre de mettre en place des projets de régénération naturelle assistée de certains sols touchés par les feux de forêts, par exemple par la mise en place de zones de pâturage [2] ou par la plantation d’arbres pionniers.

Cycle de l’eau : les plantes, acteurs méconnus

Le rôle des plantes dans le cycle global de l’eau est de mieux en mieux compris. Alors qu’une étude alerte sur le fort déclin du stock d’eau dans les sols, les méthodes de gestion de l’eau doivent évoluer.

En effet, une étude menée par des scientifiques de l’Université Chapman, publiée dans la revue Nature Water en janvier 2025, fournit des estimations inédites sur le temps de circulation et la quantité d’eau stockée par les plantes. Les chercheurs ont utilisé des données de la mission satellite SMAP de la NASA, initialement conçues pour mesurer l’humidité du sol. Ces données ont permis d’évaluer le stockage et le transit de l’eau à une résolution spatiale de 9 km², fournissant des estimations mensuelles sur cinq ans.

Selon l’étude, les végétaux stockent environ 786 km³ d’eau (0,002 % de la réserve d’eau douce sur Terre). Surtout, le temps de transit de l’eau à travers les plantes est parmi les plus rapides du cycle de l’eau, variant de 5 jours dans les terres agricoles à 18 jours dans les forêts de conifères. Ce transit est particulièrement rapide dans les cultures, prairies et savanes, ce qui démontre le rôle dynamique des plantes dans le cycle de l’eau. En comparaison, l’eau des lacs circule en 17 ans en moyenne et l’eau des glaciers en environ 1.600 ans.

Andrew Felton, auteur principal de l’étude, explique : « Nous savons depuis longtemps que la plupart de l’eau qui retourne à l’atmosphère le fait grâce aux plantes, mais nous manquions d’informations précises sur le temps que cela prenait ». En couplant les temps de transit de l’eau dans les plantes, l’atmosphère (environ 8 à 10 jours) et le sol (60 à 90 jours), les chercheurs veulent estimer le parcours complet d’une goutte d’eau sur Terre.

L’étude précise que “le temps de transit de l’eau à travers les terres cultivées est significativement et systématiquement le plus rapide, l’eau traversant les plantes en moins d’une journée au plus fort de la saison de croissance.”

Greg Goldsmith, co-auteur, souligne que “les terres cultivées du monde entier ont tendance à avoir des temps de transit très similaires et très rapides (…). Le changement d’affectation des terres pourrait homogénéiser le cycle mondial de l’eau et contribuer à son intensification en recyclant plus rapidement l’eau vers l’atmosphère, où elle peut se transformer en épisodes de fortes pluies.”

Cette étude démontre une fois de plus l’importance des interactions sol-végétation-climat. Les pratiques agroécologiques, loin d’être une lubie irréaliste, constituent un des seuls leviers susceptible d’enrayer la marche du funeste tandem sécheresse-inondation.

La stratification des systèmes agricoles est vitale pour ralentir le cycle de l’eau. L’agroforesterie, l’agriculture de conservation, entre autres, sont des moyens efficaces pour y parvenir. De même, les “ouvrages castor” chers à Suzanne Husky, peuvent ralentir le cycle de l’eau et réhydrater le territoire.

Agriculture de conservation : état des lieux mondial

Quelle diffusion de l’agriculture de conservation dans le monde ?

image 1 et image 2

Dans un article précédent, nous avons présenté les avantages de l’agriculture de conservation (AC), en insistant sur la question hydrique. En permettant une meilleure infiltration et une meilleure utilisation de l’eau, l’AC impacte le climat aux échelles micro et macro-climatiques.

Après avoir émergé aux Etats-Unis suite à une grave crise écologique [2], l’agriculture de conservation s’est étendue à travers le monde. Selon une étude de 2021 [3], “en 2015/2016, la superficie totale des terres cultivées en AC était de 180,4 millions d’hectares, soit 12,5 % de la superficie mondiale des terres cultivées. En 2018/2019, la superficie totale des terres cultivées était de 205,4 millions d’hectares, soit 14,7 % de la superficie mondiale des terres cultivées”.

Voici une revue non exhaustive de ce développement :

  • Alors que le Dust Bowl avait violemment percuté les Etats-Unis, l’agriculture de conservation y a énormément progressé, avec plus de 35% des terres cultivées (données de 2015-16).
  • Environ 39% de l’ensemble des surfaces en AC dans le monde se trouvent en Amérique du sud. Ainsi, au Brésil l’AC s’est développée depuis les années 1970 pour lutter contre l’érosion. Elle couvre 68 millions d’hectares en 2020 (en essor de 3,2% par rapport à 2018).
  • En Australie, selon une étude de 2009, “environ 80 à 90 % des 23,5 millions d’hectares de cultures d’hiver australiennes sont désormais cultivés selon les principes de l’agriculture de conservation« . L’altération des sols et le climat sec ont conduit les agriculteurs à adopter massivement ces pratiques.
  • Au Kazakhstan, environ 75% des terres arables sont menacées (désertification, salinisation, érosion et épuisement des terres). A dater de 2010, environ 10% des terres étaient en agriculture de conservation.
  • En Chine, ”l’érosion due au labour traditionnel a dégradé plus de 50 % des sols agricoles”  alors que moins de 5 % des agriculteurs ont adopté l’AC. Face à l’ampleur de la crise, un plan vise à développer l’agriculture de conservation sur 70% des terres arables du Nord Est. Si l’on se réfère au développement de la lutte contre la désertification et au volontarisme du pouvoir chinois, ce pays pourrait tirer le développement de ces pratiques.
  • En France, l’AC ne concerne qu’environ 4% des surfaces. Les progrès à opérer y sont donc considérables. Toutefois, beaucoup d’agriculteurs déploient au moins un des piliers de l’AC.

L’Agence de l’eau Adour-Garonne, entre autres, soutient fermement le développement de l’agriculture de conservation dans son bassin, ce qui est cohérent avec la situation hydrique du grand Sud Ouest. L’amélioration de l’utilisation de l’eau est vitale pour freiner l’aridification des départements les plus méridionaux.

Cerrado : la déforestation qui menace le climat brésilien

Les changements dans les modes d’occupation des sols impactent le climat du Cerrado brésilien.

Pourtant, le biome du Cerrado est crucial, tant pour la biodiversité que pour sa régulation climatique. Cet immense territoire (1,5 million de km2), principalement situé au Brésil, se caractérise par un paysage de savanes et par son exceptionnelle biodiversité.

Raquel Carvalho, de l’Instituto Centro de Vida, précise que le Cerrado “est considéré comme une ‘forêt inversée’, avec un réseau de racines très puissantes, qui stockent beaucoup de carbone atmosphérique”. En effet, 70% de sa biodiversité se trouve sous terre. Les réseaux racinaires performants permettent également une gestion hydrique efficace.

En effet, le Cerrado est crucial dans le cycle hydrologique du Brésil. Ses nombreux cours d’eau alimentent deux tiers des bassins hydrographiques du pays. Certains des plus grands fleuves sud-américains et les grands affluents de l’Amazone y prennent leurs sources. Cette zone est étroitement interconnectée avec l’Amazonie et ses fameuses “rivières volantes”. Elle abrite également une partie de l’aquifère Guarani, un des plus grands réservoirs d’eau douce d’Amérique du Sud.

Pourtant, c’est devenu un front pionnier où la déforestation atteint des records. En 2023, le taux de déforestation y a dépassé celui de l’Amazonie. Les propriétaires terriens peuvent convertir jusqu’à 80% de leurs terres en surfaces agricoles, surtout pour cultiver le soja et l’élevage bovin. Alors qu’il avait longtemps été épargné du fait d’un accès difficile et de terres relativement pauvres, le Cerrado est désormais en grand danger.

Carte issue de l’étude « Fostering water resource governance and conservation in the Brazilian Cerrado biome »

Une étude parue en 2022, “Cerrado deforestation threatens regional climate and water availability for agriculture and ecosystems”, évalue la situation en combinant données satellitaires MODIS et cartes annuelles d’utilisation et de couverture terrestres (période 2006-2019). Les impacts des défrichages sur le climat régional se font déjà ressentir :

  • + 3,5 °C d’augmentation de la température moyenne de surface terrestre (LST)
  • + 1,9 °C de température moyenne de l’eau
  • – 40% environ d’évapotranspiration
  • – 20% environ d’humidité relative annuelle moyenne
  • – 10 % d’eau recyclée dans l’atmosphère chaque année

Une autre étude de 2022 ajoute : “les plus grandes tendances au réchauffement et à l’assèchement en Amérique du Sud tropicale au cours des quatre dernières décennies sont observées précisément dans la région de transition Amazonie orientale-Cerrado, où elles induisent un retard de la saison des pluies et aggravent les conditions de sécheresse sévère au cours de la dernière décennie”. On le voit bien, Amazonie et Cerrado sont étroitement imbriqués.

Il est temps de reconnaître l’impact des modes d’occupation des sols sur le climat. L’agroécologie, n’en déplaise à certains, doit être au cœur de l’adaptation des territoires.

Plateau de Loess, verdissement et économie

Quelle est la relation entre la restauration écologique d’un territoire et son développement économique ?
Nous avons déjà documenté les résultats spectaculaires du reverdissement du Plateau de Loess, en Chine, notamment pour l’amélioration de la disponibilité hydrique.

L’image provient de l’étude “High quality developmental approach for soil and water conservation and ecological protection on the Loess Pateauaccessible ici

Le succès de cette restauration nous conduit à en évaluer l’impact économique, sans pour autant prendre pour argent comptant les agences étatiques chinoises. Malgré ces réserves, certaines études permettent d’évaluer la situation après plusieurs décennies de restauration écologique à grande échelle. Le devenir de cette zone après ce verdissement spectaculaire occupe d’ailleurs de nombreux chercheurs chinois.

Selon une étude de 2021, “l’état de l’environnement naturel du Plateau de Loess affecte à la fois la survie et le bien-être de plus de 100 millions de personnes”. Cette restauration a permis de lutter efficacement contre l’érosion et à la désertification. La couverture végétale a doublé (32 % du territoire en 1999 à 64 % en 2019). La structure industrielle a été optimisée et les terres arables sont devenues plus productives. En outre, avec la mise en œuvre du programme « Grain for Green », le revenu agricole moyen a plus que doublé, le revenu non agricole augmentant de 60%.

Une étude de 2023 explore le compromis entre restauration écologique et croissance économique : le PIB y a été multiplié par 9 au cours des quatre dernières décennies. Les chercheurs parlent de “situation gagnant-gagnant entre la conservation des sols et le développement économique”. Toutefois, l’essor économique a été spectaculaire pour toute la Chine. Malgré des progrès notables, le Plateau de Loess, comme la plupart des régions enclavées, est en retard par rapport à la moyenne nationale.

Une autre étude de 2023 évalue la valeur des services écosystémiques à l’échelle du bassin de la rivière Beiluo, situé dans la zone. La valeur du services écosystémique y a augmenté de 3,2 milliards USD (hausse de 54,16 % entre 1975 et 2015). Selon les auteurs, la préservation écologique n’a pas notablement perturbé la production agricole, même s’ il existe des conflits d’usages (arbitrages entre restauration écologique et agriculture).

Image issue de cette étude

 Enfin, face aux contraintes écologiques du Plateau de Loess et à l’essor de l’urbanisation, la Chine utilise un “modèle de sécurité écologique” afin d’y garantir la stabilité écologique, à travers le suivi d’une trame de corridors écologiques. La Chine jouit ainsi d’une grande expérience sur ces sujets, avec une planification et une évaluation cartographique fine.

Paradoxalement, l’état de dégradation avancée des sols conduit à faire de la Chine un leader en matière de génie écologique et de lutte contre la désertification.

On le voit, les projets de restauration écologique de grande envergure ne viennent pas grever l’économie et les arguments de réalisme économique de certains lobbys démontrent toute leur vacuité.

La biodiversité au secours des sols

En anglais, on distingue le sol (soil), du parterre (ground). Ainsi, le droit du sol c’est “right of the ground”. Dans cette optique, le sol agronomique est distinct du sol géographique et politique. Pourtant ce qui fait la valeur d’un territoire, d’une terre, ce sont bien les ressources qu’on peut en tirer, et en tout premier lieu, l’eau douce, la nourriture et le climat.

Le sol est un agrégat organo-minéral créé par les plantes et les champignons depuis 500 millions d’années. La lecture du rapport de GIS Sol de 2011, donne un parfait aperçu de la contribution des sols à notre cadre de vie. Le sol est à l’origine de la diversité des espèces. Et comme l’illustre Marc-André Selosse dans L’origine du monde : Une histoire naturelle du sol à l’intention de ceux qui le piétinent (2021 chez Actes Sud Nature), le sol est notre écosystème.

Ce lien est souvent absent de notre imaginaire. L’idée que des humains pourraient exister dans un environnement purement minéral n’est pas uniquement omniprésente dans la science-fiction. Dans son ensemble, le champ culturel et médiatique ne s’intéresse pas au vivant. Pourtant lorsque la biodiversité s’érode, les sols meurent et les hommes s’en vont.

Plusieurs dangers menacent les sols  :

  • L’appauvrissement : la perte de l’horizon organo-minéral par érosion et oxydation : un sol privé de sa matière organique devient une arène. Il devient sec et compact, puis se délite et s’envole
  • L’asphyxie: un sol compacté ne peut plus fonctionner. Les plantes n’y poussent plus, l’eau reste en surface. La vie anaérobie se développe 
  • La salinisation : les sols salés deviennent impropres aux cultures les plus communes. Très peu de plantes supportent les milieux salés.
  • La pollution  : la nourriture et l’eau deviennent toxiques

Ces problèmes qui existent depuis les toutes premières sociétés agricoles se sont aggravé avec l’accélération tout azimut des activités de production. Ainsi, selon la FAO en 2021, 1.600 millions d’hectares de terre agricole sont dégradés [3].

La bonne nouvelle c’est que des solutions de restauration existent : intrants de matière organique (brf, paille), implantation de couvertures permanentes, pâturage holistique ou en mode bison, plantation d’arbres, reconstitution de la porosité avec des bactéries lactiques, voir même dépollution avec des plantes, des bactéries ou des champignons. Autant de solutions qui vont toujours vers un accroissement de la biodiversité.

Cela ne doit pas laisser croire que nous pourrions retrouver ce qu’on a perdu. La pédogénèse est un processus long qui fait des sols une ressource quasi non renouvelable. Mais, et c’est le message de l’Autoroute de la Pluie, en agissant sur la biodiversité, nous améliorons notre territoire.

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