L'Autoroute de la pluie

Initiative de réappropriation climatique

Restauration écologique en Slovaquie

En Slovaquie, un programme vise à restaurer le climat d’une région administrative plus vaste que le département de la Haute-Garonne.

Ce programme ambitieux vise à “réduire le ruissellement, atténuer les inondations, lutter contre la sécheresse et les vagues de chaleur”. Lancé en 2021, le “Landscape and watershed Recovery Programme for the Košice Region of Slovakia” doit s’achever en 2030.

Le programme de restauration porte sur la région de Košice, au sud-est de la République slovaque (14% du territoire). Composée de terres arables et de forêts, cette zone subit un réchauffement notable (+2°c en été par rapport à la moyenne historique). La déforestation et l’essor des méthodes d’agriculture intensive ont augmenté les risques d’inondations et le ruissellement. Enfin, selon la présentation du programme, en Slovaquie les parcelles agricoles sont parmi les plus grandes de l’UE (12 hectares, contre une moyenne de 3,9 dans l’UE).

Michal Kravčík et Martin Kováč font partie des initiateurs du programme.

Michal Kravčík est l’auteur du “New Water Paradigm”. Cet ouvrage récemment traduit en français vise à réhydrater les continents. Ce chercheur en hydrologie fait partie des précurseurs en matière de restauration des sols et du cycle de l’eau. L’excellent documentaire “Fleurs du futur : Dobra Voda” de Valérie Valette, décrit son approche.

Martin Kováč fait partie, comme Kravčík, de @Waterholistic. Il a participé à la UN 2023 Water Conference en tant que Secrétaire d’Etat. Avec Kravčík en Conseiller sur les ressources en eau auprès du Premier ministre slovaque, ils ont porté un brillant livre blanc sur l’hydratation des paysages, notamment à travers les solutions fondées sur la nature, la forestation et l’agriculture régénérative.

Ce livre blanc, qui comprend de nombreuses thématiques également portées par l’Autoroute de la Pluie, a donc été présenté à un parterre de décideurs internationaux. Cela démontre l’importance de continuer à promouvoir ces sujets cruciaux pour atténuer les effets du dérèglement climatique.

Cette initiative repose sur la mise en place de 60 millions de mètres cubes de structures de rétention d’eau, sur près de 700 000 hectares. Six conseils consultatifs sur l’eau et la restauration des terres coordonnent les projets dans chaque district. Le projet repose sur la participation des différentes parties prenantes. Il bénéficie aussi d’expériences passées réussies dans la région (voir ici et ). Plusieurs membres de pour une hydrologie régénérative ont d’ailleurs récemment visité le projet pilote.

Qu’est-ce qu’une plante ?

Francis Hallé a souvent dit qu’il était incapable de définir ce qu’était un arbre, car dès qu’on se hasarde à une définition, on trouve un contre exemple. Cette idée est reprise dans un film de 2002 de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil. Après avoir essayé plusieurs définitions, le narrateur finit par conclure pragmatiquement que si on rentre dans une plante en voiture et que la voiture est cassée, alors cette plante est un arbre.

Illustration : interaction entre Nepenthes ampullaria et une espèce de grenouille (Microhyla nepenthicola). Les déjections de la grenouille et de ses têtards nourrissent la plante. Il semble que celle-ci soit également capable de digérer des feuilles mortes (voir ici et ).

Cette difficulté à définir ce qu’est un arbre ou une plante s’applique-t-elle aux végétaux en général ? 

Si on se base sur la définition du Larousse, un végétal est un être vivant dont les cellules sont limitées par des membranes de cellulose. On a là effectivement une définition qui fonctionne. Toutefois, le dictionnaire avance d’autre caractéristiques moins universelles :

  • La présence de chlorophylle
  • Il existe des plantes comme la monotrope uniflore qui en sont dépourvues
  • Le fait d’être fixé au sol 
  • L’œillet de l’air, des chansons de Carlos Gardel (tillandsia aeranthos) est un plante sans racine, qui s’enroule autour d’un support quelconque (un fil électrique par exemple) 
  • Une sensibilité et une mobilité extrêmement discrètes
  • La sensitive (mimosa pudica) se rétracte lorsqu’on la touche
  • Et enfin, une nourriture composée de sels minéraux et de gaz carbonique

Ce dernier point mérite sans doute qu’on s’y arrête. En effet, ce n’est pas parce qu’on sait faire pousser des plantes de façon ultra intensive avec des minéraux et du gaz carbonique, que c’est ce qu’elles consomment spontanément. Au-delà des plantes carnivores spectaculaires, il semble que le fait de consommer des microbes soit assez répandu chez les plantes, il y a même une algue verte qui sait dégrader la cellulose d’autres plantes. Enfin, certaines orchidées mangent directement des champignons

Climat : CO2 et sols, les deux jambes de Millán Millán

Trop méconnue, la théorie des « deux jambes du climat » offre une clé de lecture cruciale pour mieux appréhender les enjeux environnementaux actuels.

Développée notamment par l’Espagnol Millán M. Millán, elle propose un changement de perspective par rapport aux politiques climatiques menées depuis un demi-siècle qui, en se focalisant sur les émissions de CO2, ont occulté le rôle décisif joué par les sols dans la régulation des températures

https://www.pexels.com/photo/photo-of-power-poles-against-the-background-of-a-landscape-with-a-lake-california-usa-12243130/

Décédé en janvier 2024, le chercheur en physique atmosphérique Millán Millán, dont nous avions présenté les travaux dans un article précédent, a étudié les interactions entre les sols, la végétation et le climat.

Dans un article publié en juillet 2023, l’écrivain @Rob Lewis présente ainsi la problématique soulevée par Millán: « Le changement climatique est généralement décrit comme ayant une flèche de causalité pointant vers le bas, de l’atmosphère vers la surface de la terre, celle-ci agissant comme un récepteur passif du changement climatique. Mais la flèche pointe également vers le haut, à partir des sols, ceux-ci se comportant non seulement comme un récepteur climatique, mais aussi comme un moteur du climat. »

Cette approche à deux volets a été initiée dans les années 1960 par le climatologue canadien Ted Munn, dont Millán fut le disciple. En étudiant de près le fonctionnement de la couche limite, la plus basse de l’atmosphère, en contact avec la surface de la Terre et directement affectée par elle, il a mis en évidence l’impact des systèmes vivants sur le climat.

Principalement composées d’eau, les espèces animales et végétales jouent un rôle important dans sa captation et sa redistribution à l’échelle locale. Et comme l’indique Millán Millán, « ce cercle s’amplifie : l’eau, à travers la vie, engendre plus d’eau, engendre encore plus de vie, recueille encore plus d’eau, et elle continue ainsi, entraînant un refroidissement et une modération accrus du climat. »

La théorie des deux jambes du climat ne néglige pas pour autant l’impact des émissions de CO2 à l’échelle globale. « Les gaz à effet de serre et l’utilisation des terres contribuent tous deux au changement climatique, mais à des rythmes différents », souligne Millán. Si les effets du CO2 s’observent sur le temps long, ceux de l’artificialisation des sols modifient immédiatement le cycle hydrologique.

Autrefois prise en compte dans le débat mondial autour du changement climatique, l’approche à deux volets du climat a été mise de côté à la fin des années 1970, au profit d’une vision centrée sur la nécessaire réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Il est urgent de revenir à cette conception moins unilatérale de la question climatique, notamment parce qu’elle ouvre le champ des moyens d’actions possibles. 

La démarche de l’Autoroute de la Pluie s’inscrit résolument dans cette idée : les sols et la végétation ont un rôle décisif à jouer dans la lutte contre le réchauffement.

Végétation et pluie : 2 fois plus de précipitations

 Une masse d’air qui passe au-dessus d’une végétation abondante produit au moins deux fois plus de pluie qu’une masse d’air passant au-dessus d’une végétation plus clairsemée.

L’étude “Observations of increased tropical rainfall preceded by air passage over forests” date de 2012. Elle a été réalisée par des chercheurs britanniques : Spracklen, Arnold et Taylor. L’étude se base sur des données de télédétection par satellite des précipitations et de la végétation tropicale, combinées à des modèles de transport atmosphérique simulés. Elle concerne plus de 60 % de la surface des terres tropicales (latitudes 30°S à 30°N) et porte sur tous les évènements pluvieux entre 2001 et 2007.

Cette étude se veut empirique et démontre que “l’air qui est passé sur une végétation abondante au cours des quelques jours précédents produit au moins deux fois plus de pluie que l’air qui est passé sur une végétation peu abondante”. Cette démonstration corrobore le fait que l’évapotranspiration a une grande importance pour l’alimentation de l’humidité atmosphérique.

Dans l’approche de génie agroécologique que nous entendons promouvoir, ce constat est particulièrement important. Il vient corroborer les idées du regretté chercheur espagnol Millán M. Millán, que nous avons déjà exposées . Celles-ci sont relativement simples et logiques : le cycle de l’eau autour de la mer Méditerranée a été fortement perturbé par l’urbanisation incontrôlée des littoraux, qui a entraîné une importante diminution de la végétation. En effet, Millán M. Millán explique que la brise qui arrive de la mer a une teneur en humidité insuffisante pour précipiter. C’est le passage au dessus des forêts côtières qui permet à ces masses d’air d’atteindre le point critique permettant de générer la pluie.

Ces idées sont donc confortées par l’étude empirique de Spracklen et al. Il reste à en tirer les conséquences pour mettre en application une politique d’aménagement du territoire susceptible, à minima, de ne pas davantage endommager le fonctionnement du cycle de l’eau dans les espaces littoraux.

A cet égard, un projet initié par Nick Steiner et d’autres activistes pour restaurer le cycle de l’eau dans la péninsule ibérique apparaît comme particulièrement prometteur. Ils entendent sensibiliser et gagner à leurs causes les gestionnaires de lieux d’accueil touristique pour qu’ils y déploient des pratiques agroécologiques et de régénération. Ceci permettrait d’alimenter localement le cycle de l’eau afin, in fine, de le réparer à l’échelle de la péninsule.

De la même manière, il est urgent de déployer des pratiques agroforestières dans les Pyrénées Orientales, mais aussi dans l’Aude, l’Hérault et le reste des départements méditerranéens. Toutefois, la situation y est déjà très dégradée et il serait peut-être souhaitable, en premier lieu, d’y déployer les techniques de conservation des sol et des eaux éprouvées au Sahel.

Régénération naturelle : 215 millions d’hectares à reboiser

Quel est le potentiel de régénération naturelle des régions tropicales déboisées dans le monde ?
Nous avons exposé dans plusieurs articles [1 et 2] l’impact climatique positif du verdissement qui a démarré au début des années 1980 et a contenu 12% du réchauffement climatique.

Fort de ce constat, il est utile d’examiner le potentiel d’extension de ce verdissement. L’étude “Global potential for natural regeneration in deforested tropical regions” [3] permet de s’en faire une idée en examinant le potentiel de régénération naturelle dans les régions tropicales déboisées. Cette étude, publiée dans @Nature en 2024, est basée sur les données 2000-2016 et repose un modèle doté d’une résolution spatiale de 30 mètres.

Selon cette étude, une superficie de 215 millions d’hectares pourrait être reboisée efficacement avec les méthodes de régénération naturelle forestière. Avec 52% de la superficie pouvant bénéficier de cette approche, cinq pays devraient être ciblés prioritairement : Brésil, Indonésie, Chine, Mexique et Colombie.

La méthode de régénération naturelle est plus pérenne. Elle se caractérise par ses coûts abordables: “12 à 3 880 USD par ha contre 105 à 25 830 USD” pour la plantation d’arbres. Cette approche a notamment été popularisée par Tony Rinaudo, grand promoteur de la régénération naturelle qu’il a déployé au Niger, avant que la méthode ne soit largement disséminée dans les pays tropicaux, Afrique en tête. Les régions forestières tropicales constituent un hotspot de la perte de biodiversité, mais elles présentent aussi un potentiel très important de régénération.

Les auteurs de l’étude conçoivent leur travail comme un outil d’aide à la décision. En effet, la régénération naturelle est trop peu déployée, les décideurs ne sachant pas toujours où agir efficacement. La présente étude se base sur une analyse de télédétection, parue en 2022, ayant porté sur plusieurs millions de parcelles afin d’évaluer la pérennité de la repousse naturelle d’arbres. L’équipe de chercheurs a ensuite listé un ensemble de variables géospatiales, biophysiques et socio-économiques et utilisé des méthodes d’apprentissage automatique afin d’évaluer où la régénération naturelle a réussi dans les zones étudiées.

Dans l’étude de 2024, les chercheurs se sont concentrés sur les zones tropicales, mais la régénération naturelle pourrait également se déployer en zone tempérée, particulièrement là où l’aridification commence à entraver la croissance des arbres locaux.

Quand on pense à l’impact positif important du verdissement, qui a pour beaucoup reposé sur la Chine et l’Inde, ce processus gagnerait à être largement soutenu à l’échelle globale. Et le déploiement en parallèle de l’agroforesterie viendrait utilement soulager les forêts, afin qu’elles croissent avec moins de contraintes. Enfin, l’intensification agroécologique des pratiques agricoles a tout son intérêt pour soutenir le verdissement global.

Soyons mammouth

Le pléistocène est une époque géologique qui s’étend de 2,58 millions d’années à 11.700 avant le présent. Elle est caractérisée par une succession d’âges glaciaires et interglaciaires qui ont favorisé la création d’un biome connu aujourd’hui sous le nom de steppe à mammouths. Il s’agit d’une étendue herbeuse  allant de l’Espagne à l’Alaska. C’est l’âge d’or de la mégafaune.

Pendant longtemps on a pensé que cette steppe était dominée par les graminées, comme c’est le cas de tous les écosystèmes ouverts d’aujourd’hui. Pourtant un  article paru dans Science en 2014 a montré que c’est une autre famille de plantes (les phorbes) qui régnaient sur la steppe. Et que c’est il y a seulement 10.000 ans, c’est-à-dire en plein déclin des populations de mammouths, que les graminées ont pris le dessus. Un autre article de 2018 montre que “sans les mammouths, la végétation serait restée au stade d’une toundra peu productive qui n’aurait en aucun cas pu soutenir la diversité et l’abondance des grands herbivores dans un contexte climatique glaciaire”. Pour la grande steppe, le mammouth est une espèce clé de voûte. Il façonne le paysage.

Bien sûr, chaque espèce aménage son territoire. Les exemples ne manquent pas. Les blaireaux, en creusant leurs latrines autour des chemins qu’ils parcourent, font pousser les arbres fruitiers qui les nourrissent. Les plantes injectent dans les sols des sucres qui favorisent une microfaune et une fonge spécifique. Les castors aménagent des zones humides et multiplient saules, bouleaux et peupliers dont ils aiment se nourrir… 

Ce qui est remarquable ici, c’est l’impact sur la productivité de l’écosystème, notamment en condition extrême.

L’idée qu’un écosystème, pourvu qu’on lui apporte la juste perturbation, puisse être d’une plasticité sans limite, est au cœur de cette notion de syntropie que nous promouvons.

Nous ne sommes pas condamnés à voir notre environnement se dégrader, nous pouvons, en ayant les bons gestes au bon moment, l’orienter vers plus de productivité et plus de résilience sans besoin de déployer des trésors de technologie.

La biodiversité au secours des sols

En anglais, on distingue le sol (soil), du parterre (ground). Ainsi, le droit du sol c’est “right of the ground”. Dans cette optique, le sol agronomique est distinct du sol géographique et politique. Pourtant ce qui fait la valeur d’un territoire, d’une terre, ce sont bien les ressources qu’on peut en tirer, et en tout premier lieu, l’eau douce, la nourriture et le climat.

Le sol est un agrégat organo-minéral créé par les plantes et les champignons depuis 500 millions d’années. La lecture du rapport de GIS Sol de 2011, donne un parfait aperçu de la contribution des sols à notre cadre de vie. Le sol est à l’origine de la diversité des espèces. Et comme l’illustre Marc-André Selosse dans L’origine du monde : Une histoire naturelle du sol à l’intention de ceux qui le piétinent (2021 chez Actes Sud Nature), le sol est notre écosystème.

Ce lien est souvent absent de notre imaginaire. L’idée que des humains pourraient exister dans un environnement purement minéral n’est pas uniquement omniprésente dans la science-fiction. Dans son ensemble, le champ culturel et médiatique ne s’intéresse pas au vivant. Pourtant lorsque la biodiversité s’érode, les sols meurent et les hommes s’en vont.

Plusieurs dangers menacent les sols  :

  • L’appauvrissement : la perte de l’horizon organo-minéral par érosion et oxydation : un sol privé de sa matière organique devient une arène. Il devient sec et compact, puis se délite et s’envole
  • L’asphyxie: un sol compacté ne peut plus fonctionner. Les plantes n’y poussent plus, l’eau reste en surface. La vie anaérobie se développe 
  • La salinisation : les sols salés deviennent impropres aux cultures les plus communes. Très peu de plantes supportent les milieux salés.
  • La pollution  : la nourriture et l’eau deviennent toxiques

Ces problèmes qui existent depuis les toutes premières sociétés agricoles se sont aggravé avec l’accélération tout azimut des activités de production. Ainsi, selon la FAO en 2021, 1.600 millions d’hectares de terre agricole sont dégradés [3].

La bonne nouvelle c’est que des solutions de restauration existent : intrants de matière organique (brf, paille), implantation de couvertures permanentes, pâturage holistique ou en mode bison, plantation d’arbres, reconstitution de la porosité avec des bactéries lactiques, voir même dépollution avec des plantes, des bactéries ou des champignons. Autant de solutions qui vont toujours vers un accroissement de la biodiversité.

Cela ne doit pas laisser croire que nous pourrions retrouver ce qu’on a perdu. La pédogénèse est un processus long qui fait des sols une ressource quasi non renouvelable. Mais, et c’est le message de l’Autoroute de la Pluie, en agissant sur la biodiversité, nous améliorons notre territoire.

Comment les plantes captent l’eau par leurs feuilles

Saviez-vous que les plantes boivent aussi par leurs feuilles ?

Si ce phénomène a été identifié depuis longtemps par des agroécologues comme Hervé Coves, son importance a récemment été mise en évidence par plusieurs études scientifiques, présentées par Hervé Poirier, rédacteur en chef du magazine Epsiloon, dans un sujet diffusé dans l’émission La Terre au carré.

En plus de capter l’eau nécessaire à leur croissance par les racines, de nombreux végétaux utilisent un autre mode d’absorption, par les feuilles. Comme l’explique Hervé Poirier, « la cuticule un peu cireuse à la surface des feuilles s’est révélée pas totalement imperméable, l’eau semble pouvoir s’immiscer par les stomates, ces minuscules trous par lesquels le CO2 pénètre, ou à la base des poils, sur les feuilles ».

Jusqu’ici, la science avait considéré ce phénomène comme négligeable, en raison de la difficulté à suivre le chemin de l’eau dans les plantes, mais en traçant les isotopes de l’eau captée par les feuilles [3], des chercheurs ont montré que cette dernière « participe à la photosynthèse, se retrouve incorporée à la sève et repart vers les racines pour nourrir toute la plante ».

Selon Hervé Poirier, ce phénomène a été observé chez «230 espèces, du poirier aux orchidées, en passant par le pin ou la lavande » et au total chez plus de 85% des espèces étudiées. Il est particulièrement opérant pour les arbres (95% des essences étudiées), notamment pour les plus grands d’entre eux, pour lesquels l’eau remonte plus difficilement vers la cime.

Biologiste à l’Université de Berkeley, Todd Dawson a ainsi montré comment les séquoias du Pacifique s’abreuvent des nuages de brume et à quel point ce mécanisme a contribué à leur gigantisme. L’importance de ce phénomène a aussi été étudiée par Marilyn Ball, de l’Université nationale d’Australie, qui s’est intéressée à l’hydratation des mangroves. Le botaniste brésilien Rafael Oliveira a lui calculé qu’environ 8% de la croissance de la forêt amazonienne était due à l’eau captée par la canopée.

A ce jour, l’ampleur du phénomène reste difficile à quantifier, mais des biophysiciens de la NASA ont récemment établi, grâce à une analyse sur 20 ans des variations de la couverture végétale, que la croissance de ces écosystèmes est directement influencée par les averses journalières. « A l’échelle de la planète, cela représente des quantités considérables qui échappent aux modèles », indique Hervé Poirier, qui renvoie aux travaux du Néerlandais Jeroen Schreel sur la canopée européenne.

Ces découvertes suggèrent que la rosée peut constituer un apport en eau crucial en période de sécheresse et dans les zones arides, comme nous l’avions exposé dans un post précédent. Elles confirment aussi que nos connaissances sur la physiologie des plantes restent parcellaires. Mieux connaître les végétaux pour pouvoir les épauler par le biais de l’agroécologie s’impose comme un enjeu majeur du XXIe siècle.

Kenya – comment la plantation d’arbres communautaire reverdit les paysages

Au Kenya, les programmes de plantations d’arbres par la communauté bénéficient aux agriculteurs, mais aussi au paysage.

Lien de l’image

En moins de deux décennies, les plantations réalisées sous l’égide du programme TIST ont provoqué un verdissement de la région du Mont Kenya, comme le montre une étude publiée en 2021 par la revue Nature.

Lancé à la fin des années 1990 en Tanzanie, puis dans trois autres pays (Kenya, Ouganda et Inde), The International Small Group Tree Planting Program (TIST) incite des communautés locales à s’engager sur le terrain de l’agroforesterie et regroupe actuellement plus de 200 000 agriculteurs dans les quatre pays en question.

Vidéo cartographie évolutive des plantations TIST au Kénya : https://vimeo.com/327592668

Ce projet financé en grande partie par l’entreprise américaine Clean Air Action Corporation repose sur le principe du crédit carbone. Les agriculteurs participant au programme reçoivent une rémunération pour chaque arbre planté ou entretenu, et choisissent eux-mêmes les essences, de sorte que les bienfaits de ces plantations ne se limitent pas aux tonnes de CO2 captés par les arbres.

Au Kenya, les fermiers ont ainsi planté « un mélange d’espèces d’arbres, avec plus de 160 essences recensées, dont plus de 90 espèces indigènes ». Dans la plupart des cas, « la sélection des espèces est dominée par les arbres qui fournissent les produits les plus fiables, notamment le bois de feu, le fourrage pour les animaux et le bois de taillis, souvent complétés par des arbres fruitiers et à noix qui peuvent fournir des cultures de grande valeur ».

Les bénéfices de ces plantations ne se limitent pas aux débouchés commerciaux. Comme le souligne Nature, les arbres nouvellement introduits fournissent de l’ombre et permettent à la fois une réduction de l’érosion des sols et une meilleure pénétration de l’eau. En outre, ces plantations sont souvent associées à des pratiques d’agriculture de conservation qui favorisent cette régénération, avec pour effet un reverdissement du paysage.

A l’aide de données photographiques récoltées par le satellite Landsat 7 sur la période 2000-2019, des chercheurs de l’université d’Exeter ont tenté de mesurer l’impact des plantations issues du programme TIST sur le paysage dans la région du Mont Kenya. Les résultats obtenus par ce modèle, présentés dans l’article de Nature, indiquent une tendance au verdissement plus prononcée, non seulement sur les parcelles accueillant des « bosquets TIST », mais aussi sur les zones voisines, par rapport aux parcelles agricoles non concernées par le programme.

Selon les chercheurs, ces résultats observables sur deux tiers des parcelles étudiées sont probablement dus à « plusieurs facteurs, tels que l’agriculture durable pratiquée sur ces terrains, ainsi que les effets microclimatiques de la plantation d’arbres ». Ils constituent ainsi un exemple convaincant de la méthode prônée par l’Autoroute de la pluie : favoriser la plantation d’arbres par les acteurs locaux pour enclencher un processus de végétalisation aux bienfaits multiples.

Pyrocène ou réhydratation ? Comment la gestion des paysage prévient les méga-feux

Les méga feux de Los Angeles semblent marquer l’avènement d’une nouvelle ère, celle du  pyrocène. C’est en tout cas la thèse de l’historien américain Stephen Pyne. Selon lui, « le point d’inflexion critique des temps modernes s’est produit lorsque nous avons commencé à faire brûler la biomasse fossilisée plutôt que la vivante ».

Cette thèse est brillamment relayée en France par la philosophe Joëlle Zask. L’autrice de “Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique” est hantée par les méga feux depuis qu’elle a assisté à des incendies dans le Var en 2017. Pour exorciser ce souvenir, la chercheuse agit plutôt que de ressasser ce terrible souvenir (voir le podcast sur son travail).

Pour autant, nous pensons que le caractère irrémédiable d’une terrifiante ère des méga feux se doit d’être nuancé. Comme en témoigne l’illustration de ce post, la déshydratation de nos paysages est loin d’être une fatalité. Sur cette image, partagée à maintes reprises par les activistes de la restauration des cycles de l’eau, on y voit les impacts bénéfiques des castors sur un fond de vallée boisé. Là où ils sont intervenus, ça n’a pas brûlé. En même temps, avez-vous déjà essayé de faire brûler du bois mouillé ? C’est presque impossible, comme le démontre Nick Steiner dans ce post LinkedIn bien senti.

Bien que peu exploré, l’impact des castors est indéniable. Ainsi, l’étude Smokey the Beaver: beaver-dammed riparian corridors stay green during wildfire throughout the western United States” démontre que, dans les zones dotées de barrages de castor, la diminution de l’activité de photosynthèse (NDVI) est 3,05 fois inférieure aux zones sans castor.

Image issue de l’étude « Smockey the beaver (…)

D’autres activistes promeuvent la réhydratation des territoires qui permettent de fortement limiter les risques d’incendies. C’est le cas du slovaque Michal Kravčík, hydrologue de formation et initiateur du New Water Paradigm. Citons aussi l’américain Alpha Lo, qui fait beaucoup avancer ces thématiques et a récemment publié sur la manière de réhydrater la Californie pour prévenir les incendies. Enfin, le pakistanais Ali Bin Shahid travaille sur de prometteuses modélisations destinées à évaluer l’impact des castors sur l’hydrologie, le refroidissement et la dynamique des écosystèmes.

Que dire du département des Landes, passées du statut de plus grande zone humide de France à une plantation de pins hautement inflammables en cas de sécheresse. Assez de mares bouchées et de drainages irraisonnés. Place aux castors et aux territoires hydratés ! Comme le dit fort justement Ananda Fitzsimmons dans son ouvrage, il faut “Hydrater la terre”.

Mettons nous à l’ouvrage pour renforcer la robustesse de nos territoires à travers le déploiement de l’agroécologie, de l’agroforesterie et de l’hydrologie régénérative.

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